Analyse par Par Vincent Delcorps et Marie Renard.

Être jeune musulman à Verviers : revenir à la source pour éviter la radicalisation

Par Vincent Delcorps et Marie Renard.

Aller au-delà des clichés. Traverser les frontières. Oser la rencontre. Nous croyons que ce sont là quelques-uns des clés essentielles au vivre-ensemble et à une véritable interculturalité. C’est pour ces raisons que nous sommes partis à la rencontre de Franck Hensch. Belge et musulman, cet imam est engagé à Verviers, au service des jeunes et de la foi. Nous avons voulu échanger avec lui sur son action quotidienne, et le laisser inspirer nos regards. 
            
C’était le 15 janvier 2015. En fin de journée, les unités spéciales de la police lancent une opération d’envergure visant à démanteler une cellule terroriste. À Verviers. L’intervention devient vite confrontation. Feu et contre-feu. Deux terroristes sont tués, un troisième est blessé. Sur les lieux, des armes de guerre sont retrouvées. Dorénavant, même depuis l’étranger, on place Verviers sur la carte du pays. Et sur celle du terrorisme.
 

Une ville coupée en deux

Verviers, haut-lieu de l’islamisme ? Nid de terroristes ? Non. Verviers, petite ville de 55.000 habitants, située à 25 kilomètres de Liège. Nichée entre le Pays de Herve et l’Ardenne, elle est entourée de vertes collines. Mais c’est de l’industrie qu’elle tira sa gloire. Dès le Moyen Age, la ville se spécialise dans la laine, profitant de la qualité de l’eau de La Vesdre locale. Au début du 19e siècle, des machines à vapeur permettent à l’entité de faire sa révolution industrielle. La ville est florissante, réputée mondialement ! Mais au lendemain de la Deuxième Guerre, les cycles s’inversent. Pour l’industrie comme pour la ville. 
 
Située à quelques encablures de l’Allemagne et des Pays-Bas, Verviers est aujourd’hui coupée en deux. La fracture est socio-économique, elle est aussi communautaire. Sur les hauteurs, une certaine opulence. L’on y trouve des Belges de souche, essentiellement. Puis, il y a le bas. Un centre-ville qui s’est progressivement vidé de ses forces vives. Des commerçants historiques qui ont fermé boutique. Quelques cafés ont pris le relais. Ainsi que des épiceries fleurant bon des senteurs venues d’ailleurs. 
 
Ville de transit aussi. Verviers est une terre d’exil pour de nombreux migrants qui y retrouvent un goût de chez eux. Mais qui ne sont pas toujours là pour étudier ou pour se construire un avenir. Ceux qui réussissent s’en iront souvent. Reste une population marquée par la pauvreté. 
 
Et par la présence de quelques radicalisés. Pour eux, le parcours est bien balisé, qui va de la petite délinquance au salafisme djihadiste. Quelques-uns franchissent le cap, et s’en vont en Syrie. « Au départ, c’étaient des petits rigolos qu’on ne prenait pas au sérieux », entend-on. En 2016, un jeune Verviétois se fait pourtant exploser en Irak. Et puis, progressivement, émerge une seconde génération de jeunes radicalisés. Moins intégrés dans les communautés, moins proches des mosquées. Encore plus incontrôlables.
 

L’imam de Verviers

Ici, Franck Hensch connaît tout le monde. Et beaucoup de gens l’ont déjà vu, lu ou entendu. Régulièrement interviewé dans la presse, très présent sur Youtube, l’un des trois imams de la grande mosquée de Verviers est d’abord sur le terrain. Dans la rue, en contact avec les gens. Ou dans son navire amiral, rue de Hodimont. C’est là, dans une ancienne usine désaffectée, que se trouve le Complexe éducatif et culturel islamique de Verviers (ou Céciv). Un vaste ensemble comprenant la mosquée reconnue Assahaba, mais aussi des classes de cours, des espaces de rencontre et une cafétéria. Le lieu est un chantier, qui témoigne de son dynamisme.
 
Hensch est un entrepreneur dans l’âme. Un homme curieux aussi. Originaire de Welkenraedt, il a grandi dans une certaine culture catholique, sans pour autant avoir la foi. Un jour, avec des amis, il commence à s’interroger sur la mort. C’est le début d’une quête. Qui l’emmène dans la Bible, et dans le Coran. « Le Coran me parlait davantage », se souvient-il. « J’ai commencé à lire des ouvrages sur l’islam. Jusqu’alors, le spirituel ne m’intéressait pas. Là, j’ai commencé à changer, à appliquer de plus en plus les préceptes de l’islam. Et, avec le temps, à me considérer comme musulman. »
 
Après avoir débuté des études d’éducateur, Franck Hensch apprend la théologie et enseigne la religion islamique. Poursuivant sa formation en Egypte et en France, il devient imam reconnu. Et atterrit à Verviers. Il y est particulièrement chargé de se mettre au service des jeunes. 
 
Comment vos proches ont-ils réagi à votre conversion progressive à l’islam ?
Je viens d’une famille où il n’y a pas beaucoup de dialogue. C’est par une lettre que j’ai décidé d’expliquer mon cheminement à ma maman. Elle s’en doutait car elle voyait que des choses changeaient dans ma vie. Pour mes parents, cela a été un peu compliqué.  Soudainement, je n’ai plus mangé de porc. Le matin, je me levais pour faire ma prière. Il y a donc eu des petites difficultés, mais rien de bien méchant. Les choses se sont compliquées après le 11 Septembre. Quand je suis rentré chez moi, ma mère n’a pas voulu me saluer. Elle m’a dit que j’allais aussi finir comme ça. Elle était inquiète, comme toute maman. De mon côté, j’ai aussi commis des petites erreurs personnelles. Il faut dire que je n’ai jamais eu de mentor pour m’encadrer. Mais globalement tout s’est bien passé et nos relations n’ont fait que s’améliorer au fil du temps, notamment avec l’aide de mon épouse, qui fut une très bonne ambassadrice de ma nouvelle foi…  
 
Aujourd’hui, vous voilà imam. Qu’est-ce qui vous différencie d’un imam traditionnel ? 
Ici, nous sommes trois imams reconnus. Personnellement, je m’occupe très peu du culte car, avec l’aval de l’Exécutif des Musulmans de Belgique qui a soutenu ce projet, je m’investis prioritairement auprès des jeunes, dans les volets éducatif  et citoyen ainsi que l’interconvictionnel. Une telle préoccupation est d’ailleurs une des caractéristiques de notre mosquée, qui a été ouverte notamment par et pour des gens de la seconde génération. Au départ, de nombreuses mosquées ne s’intéressaient pas à ces questions, mais elles se rendent compte aujourd’hui à quel point c’est essentiel. Il y a en effet un vrai décalage avec la jeunesse, et même une certaine déconnexion de la réalité. Aujourd’hui, les mosquées ont besoin de profils différents. Or, de nombreuses mosquées recherchent encore des gens qui ont appris le Coran par cœur et qui savent parfaitement le réciter, mais qui ne savent pas faire grand-chose d’autre. Ce temps-là est dépassé ! Dans le contexte actuel, il me semble qu’un profil d’imam « pasteur » est sans doute plus utile…
 
Comment se fait-il qu’il n’y ait pas davantage d’imams ayant un profil comme le vôtre ? 
Aujourd’hui, l’imam a fait des études. Il a le désir d’enseigner, d’être présent sur les questions de société et de pouvoir remettre régulièrement ses connaissances à jour. Mais deux problèmes se posent. Le premier, c’est l’attachement des communautés à la figure traditionnelle de l’imam. L’autre : le manque de moyens. La plupart du temps, l’imam est marié, son temps est limité. Il ne peut donc pas tout gérer lui-même. Malheureusement, les mosquées ont rarement les moyens d’avoir plus d’un imam. Cela empêche souvent la mise en place d’initiatives extra-cultuelles… 
Parlez-nous des jeunes musulmans de Verviers…
 
Je peux surtout vous parler des jeunes qui fréquentent notre mosquée. Ce sont des jeunes très investis, très conscients, sur lesquels on peut compter. Malheureusement, nombre d’entre eux ne sont que de passage à Verviers. Ils s’aperçoivent rapidement qu’il n’y a pas d’avenir pour eux ici. Certains qui ont réussi s’en vont au Luxembourg, à Liège ou à Bruxelles. Une grande partie de notre travail doit donc être constamment renouvelée. Or, nos structures fonctionnent principalement grâce au bénévolat. Au-delà, ce qui est particulier chez ces jeunes, c’est leur construction assez complexe, dans laquelle religion et identité se mélangent. Et puis, une identité leur est souvent assignée de l’extérieur. On leur dit : « tu es Marocain, donc tu es musulman ». On essaie alors de les responsabiliser et de leur permettre de découvrir chacune des facettes de leur identité. 
 
C’est-à-dire ? 
Je veux aider les jeunes à vivre harmonieusement leurs appartenances multiples – familiales, sociétales, spirituelles… Celles-ci ne doivent pas s’opposer ; elles constituent une véritable richesse. Nous voulons qu’ils puissent être fiers de qui ils sont. Je me souviens d’un jeune immigré qui est arrivé enfant, il ne parlait pas un mot de français. Nous l’avons aidé et aujourd’hui il est en première master à l’université. On est toujours très fier de voir nos jeunes réussir malgré leurs « handicaps ». Ici, en s’investissant, ils peuvent découvrir tout leur potentiel. 
 
Et au niveau religieux, que leur apprenez-vous ?
J’essaie de leur proposer un islam qui soit authentique et contemporain, ce qui n’est pas toujours facile. Il s’agit de revenir à la source, non pas pour y rester mais pour s’en inspirer. Je tiens à développer une théologie qui permette au jeune d’être bien dans sa foi, bien dans la société et ouvert aux autres – j’aime parler de « théologie de l’altérité ». Le débat est toujours au cœur de nos rencontres. Je ne suis pas là pour donner une leçon mais pour les aider à grandir. Je me sens un peu comme un coach... 
 
Vous les aidez à s’approprier l’islam…
Oui. J’estime que l’enseignement coranique a été déformé. Le patrimoine et l’apport des anciens ont été sacralisés. On fait croire aux musulmans que le Coran ne peut pas se comprendre, ou seulement en passant par un théologien. C’est une catastrophe ! C’est une idée malsaine parce qu’elle empêche l’innovation et la réflexion théologiques. Les musulmans ont trop souvent le regard dans le rétroviseur plutôt que tourné vers l’avant. Dès qu’on vient avec du neuf, on nous demande : « qui êtes-vous pour dire cela ? Les anciens ont-ils dit cela ? » Je réponds toujours que les anciens n’ont pas vécu ce que nous vivons… Dans mon enseignement, j’essaie de permettre aux jeunes – et aux moins jeunes – de se réapproprier la réflexion sur le Texte. Lorsqu’arrive la fin de l’année, je suis heureux de constater que je ne suis plus là que pour aiguiller les gens, et ajouter quelques précisions. Je les vois entretenir une relation directe au Texte. Je trouve cela très sain. 
 
Sans doute ces jeunes sont-ils aussi confrontés à des discours radicaux…
Les jeunes apprécient leur religion, mais ils ne la vivent pas toujours bien car ils sont effectivement confrontés à des discours traditionnels, pas bien réfléchis, pas adaptés, qui ne distinguent pas le cultuel du culturel. Dans les mosquées, les imams ne parlent pas toujours français. Dès lors, la première source de connaissance est le web, où le discours salafiste est prédominant. C’est un discours populiste que je compare souvent à celui de l’extrême droite. Un discours superficiel, binaire, qui divise ‘nous’ et ‘eux’, les ‘gentils’ et les ‘méchants’. Nous devons déconstruire ces discours. J’essaie d’aider les jeunes en leur donnant des clés de lecture pour qu’ils arrivent à réfléchir par eux-mêmes et qu’ils puissent construire leur identité sur des bases universelles.
 
Quel rôle les récents événements terroristes ont-ils eu dans la communauté musulmane ?
Ces évènements tragiques pour toute notre nation ont eu un effet salutaire pour de nombreux musulmans. Ils nous ont poussés à nous ouvrir davantage vers autrui, vers la société, et à remettre en question certains discours. J’observe aussi un vent de critique salutaire, interne à la communauté, qui condamne de plus en plus massivement les discours de rupture. Il y a un ras-le-bol qui s’exprime.
 
Connaissez-vous les jeunes impliqués dans les faits de terrorisme ?
Verviers est un tout petit laboratoire, donc on connait un peu tout le monde. J’ai connu certains jeunes partis en Syrie. Ce sont des jeunes qui sont mal dans leur peau, qui ne trouvent pas leur place. Ce sont des proies faciles pour ce type de discours. Ils sont à la recherche du plus radical. Au fond, ce sont des radicaux islamisés – plutôt que l’inverse. Pour eux, l’islam n’est souvent qu’un vernis qui se superpose à une rupture sociétale, familiale et communautaire. Il n’y a rien de vraiment neuf : avant, on connaissait le phénomène des bandes urbaines. Les jeunes portaient une casquette et des boucles d’oreille, insultaient la police. Aujourd’hui, ils ont une barbe et une longue robe. Le profil n’est pas fondamentalement différent. La haine contre la société est toujours là…
 
Comment les Verviétois ont-ils réagi aux départs vers la Syrie ?
On ne s’attendait pas aux premiers départs. Ceux qui les connaissaient n’auraient jamais imaginé ces jeunes se radicaliser. Là-bas, ils ont appris des choses qu’ils ne connaissaient pas ici. Puis, la surprise a fait place à la gêne et au malaise. Verviers est une ville paisible. Loin de ce que les médias en font ! 
Le rôle des mosquées a aussi été pointé du doigt… 
 
Je trouve qu’on en demande trop aux mosquées. Les gens d’origine immigrée considèrent parfois que la mosquée, c’est tout. On nous demande de traduire leurs papiers, de faire du social, de nous occuper des enfants… Dès qu’ils ont un problème, ils se tournent vers nous. Or, seuls les trois ministres du culte sont payés par l’État. Pour le reste, nous ne recevons aucun subside. Ce sont les fidèles qui nous aident à payer les autres frais. Comparativement, les catholiques disposent d’un tissu associatif infiniment plus riche. C’est normal : ils sont là depuis toujours. À terme, notre rêve serait de pouvoir nous structurer, créer des associations, des maisons de quartier, afin d’aider un maximum de personnes. Mais je constate qu’il est difficile, pour une institution connotée musulmane, de recevoir des subsides. 
 
Vous souhaiteriez plus de financements publics ?
Le problème est beaucoup plus complexe. Il y a tellement de choses à faire dans les communautés que l’argent ne suffit pas ; il faut des personnes pour porter les projets. Cela pose aussi la question de la formation des imams. Quand je vois l’état des mosquées, je comprends qu’il y ait peu de candidats… La plupart d’entre-elles sont toujours tenues par des personnes de première génération, de bonne volonté mais déconnectées de la réalité et des enjeux contemporains. Un jeune qui a fait un cursus universitaire n’a pas envie d’être enfermé du matin au soir dans une mosquée. Ce qu’il faut, c’est permettre une évolution naturelle de l’islam de Belgique. De ce point de vue, les sommations du politique sont parfois contre-productives. 
 
Avez-vous des solutions pour lutter contre les peurs suscitées par l’islam ?
La principale solution, c’est avoir le courage d’aller vers l’autre. Autre chose : il faut essayer de moins communautariser les discours. Tous les citoyens belges aspirent à la paix, à la sécurité, au bien-être. Ces aspirations sont universelles, elles doivent nous permettre de nous rassembler. Nous ne devons plus nous voir à travers le prisme de nos appartenances distinctes mais à travers ce qui nous unit. Ainsi, nous pourrons banaliser la présence musulmane. De nombreux jeunes musulmans cultivés en ont marre de constater qu’au moindre événement, l’islam et les imams se font taper dessus. Ils ont l’impression d’être toujours les boucs émissaires, et perdent confiance dans les autorités. Enfin, il faut se rappeler que de nombreux musulmans viennent de pays en proie à des dictatures, où la religion est instrumentalisée par le politique, et qu’ils sont peu instruits. Il ne leur est pas possible de faire un travail de relecture théologique et culturelle en 20 ou 30 ans, alors que l’Église catholique a eu besoin de 200 ans pour le faire. 
 
Sur ces questions, pensez-vous précisément que les catholiques ont un rôle particulier à jouer ?
Ici, à Verviers, nous travaillons avec nos amis catholiques, mais il n’est pas toujours évident de trouver des jeunes. Au-delà, dans le domaine de l’enseignement, je pense que des occasions ont été ratées. L’enseignement catholique s’appuie sur une spiritualité et a un très beau projet éducatif, cela devrait nous inciter à un rapprochement. Malheureusement, les musulmans ne se sont pas assez ouverts au réseau catholique. Inversement, celui-ci a sans doute raté une occasion vis-à-vis des musulmans. La question-clé est celle de la reconnaissance. De nombreux jeunes musulmans désirent seulement qu’on les reconnaisse dans ce qu’ils sont. Dire à une jeune qu’elle peut mettre son voile à l’école, c’est la reconnaitre dans sa spécificité. Valoriser l’apport des musulmans dans l’Histoire, c’est aussi une question de reconnaissance. C’est crucial pour aider les jeunes à se sentir fiers de leur histoire et construire un avenir commun. 

Type de Publication:  Analyse

Thème(s) de publication:  Asile et migrations | Initiatives locales | Interculturel

Auteur:  Par Vincent Delcorps et Marie Renard.


Toutes nos analyses sont disponibles en version papier.

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