Analyse par Jean Marie Faux

L'exception humaine

Pour le pire ou pour le meilleur ?

Septembre 2017


[Synopsys] L’exception humaine, c’est la liberté de choisir. S’il cède à la volonté de puissance, l’homme est capable du pire. Le choix du meilleur – avoir soin de la maison commune – est l’affaire de chacun. 


L’explication des origines du monde et de la vie par l’évolution, avancée par Lamarck, puis et surtout par Darwin au XIXe siècle, est aujourd’hui une vérité scientifique incontestée. L’apparition de la vie sur la terre, le développement des espèces, végétales puis animales se sont déroulés au long des millénaires, régis par une loi très simple : la survie et la domination du plus apte. Ce déroulement n’exclut pas les imprévus et les catastrophes : secousses sismiques, chute de météores, changements du climat, … mais, au total, cela fonctionne. Jusqu’à l’arrivée du dernier venu : l’être humain.

Il est le plus doué, le plus capable et il ne tardera pas à le montrer. Il dispose d’un instrument, les mains, avec lesquelles il peut transformer les choses, il dispose d’une intelligence qui dirige son regard, interprète ce que ses sens perçoivent, invente ses réactions à l’environnement, commande ses actes. Il dispose surtout d’une liberté qui l’oblige à choisir et à assumer ses choix. C’est l’exception humaine, le caillou sur le sentier tout uni de l’évolution.

Le principe de la survie du plus apte n’est pas totalement obsolète. Dans l’histoire désormais de l’humanité, la meilleure adaptation aux conditions géographiques et climatiques, l’invention des formes d’agriculture et d’artisanat les plus efficaces, l’essor des sciences et le progrès technologique, l’organisation efficace des sociétés, tout cela continue à jouer un rôle incontestable et souvent bienfaisant.

Mais il n’y a pas que cela. Avec l’intelligence, l’être humain a reçu la liberté. Une force accrue mais aussi une faiblesse. Alors que l’animal s’adapte d’instinct au milieu dans lequel il vit et aux besoins de chaque instant, l’homme doit inventer ses réponses, et cela ne concerne pas seulement les gestes et les techniques de la vie matérielle. L’étude des origines de l’humanité, comme celle des sociétés les plus primitives le montrent bien : à côté de la maîtrise des moyens de subsistance (cueillette, chasse, puis culture), on y trouve deux autres ordres de réalités : une organisation de la vie commune (famille, tribu) et ce qu’on ne peut appeler autrement qu’une recherche de sens : une référence à un au-delà – être suprême, grand Tout, culte des ancêtres…

Les trois n’iraient-ils pas ensemble ? « L’homme, écrit Edgar Morin, n’est pas un post-mammifère, mais un super-mammifère, qui a développé en lui la chaleur affective de la relation mère-enfant, frères-sœurs, l’a conservée à l’âge adulte, l’a étendue aux relations amoureuses et amicales »[1]. L’homme découvre l’autre, le « tu ». Et, dès lors, il n’est plus l’horizon absolu de sa vie.

Certes cette ouverture comporte bien des degrés. Il y a d’abord la pulsion amoureuse qui rapproche l’homme et la femme ; il y a l’affection des parents pour leurs enfants et tout le soin qu’ils en prennent ; il y a le respect qu’en retour les enfants portent à leurs parents. La solidarité familiale s’étend de proche en proche au clan, au village, à la nation. Et, dès les premiers temps de l’humanité et dans tous les peuples, on observe un phénomène qui transcende toutes les appartenances particulières : l’hospitalité : accueil de l’inconnu qui est simplement un autre humain.

Il y a, dans les rapports entre les humains, une dynamique qui tend à les rapprocher, à nouer entre eux des rapports, à étendre aussi, de proche en proche, les relations, la connaissance réciproque et la solidarité. Ainsi se constituent les tribus, les cités, les nations et finalement la société mondiale. Ainsi aussi se sont élaborées au fil des temps les conceptions du monde et du sens de la vie que sont les religions et les philosophies. Entre l’expérience première de la rencontre entre deux êtres et l’affirmation d’un amour universel, ou, pour l’exprimer par deux symboles, entre la tendresse chantée par Bourvil et la miséricorde sous le signe de laquelle le pape François a placé une année sainte en 2016, il y a une évidente continuité.

Voilà pour le meilleur. Mais si la tendresse et le besoin de tendresse sont constituants de l’être humain, ils sont l’objet de son choix. Plus précisément l’objet de sa tendresse, son étendue, ses limites, son importance aussi dans l’ensemble des humains dépend de la liberté de chacun. L’être humain choisit celles et ceux qu’il aime. Mais il peut aussi ignorer, rejeter et même tuer les autres. Si elle est traversée par une dynamique de l’amour qui s’étend, l’histoire de l’humanité est aussi obérée par une autre dynamique qui divise et oppose. Les groupes humains, à tous les niveaux, se constituent en se distinguant, en se séparant, en s’opposant. Les religions et les philosophies sont toutes exposées à la tentation de s’absolutiser et de rejeter les autres. L’histoire humaine est aussi une histoire de conflits, plus ou moins étendus, plus ou moins sanglants.

Nous voudrions seulement brosser un rapide tableau du dernier siècle. De vieilles rancœurs sans doute mais surtout la concurrence des impérialismes ont provoqué la première guerre mondiale. L’intransigeance des vainqueurs a provoqué en Allemagne une situation de détresse économique et sociale qui a servi de terreau à l’éclosion et au succès du nazisme, le régime qui a sans doute poussé le plus loin, avec une logique inexorable, l’exaltation de la supériorité d’un peuple, jusqu’à l’élimination physique de tous ceux et celles qui en menaçaient la pureté. Face à ce danger extrême, la seconde guerre mondiale a pris un caractère idéologique et la victoire a ouvert de nouveaux horizons.

Au niveau mondial, ce fut la création de l’Organisation des Nations Unies et l’élaboration par celle-ci de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. À l’échelle de l’Europe – mais non sans le soutien des USA (plan Marshall) – ce fut la collaboration de l’Allemagne vaincue et de ses vainqueurs pour la création de la CECA (Communauté européenne du Charbon et de l’Acier). Mais le monde restait profondément divisé par deux fractures : celle qui sépare le Nord et le Sud, les pays développés et ceux qui sont en voie de développement, et celle qui oppose l’Est et l’Ouest, le bloc soviétique dominé par une idéologie plus totalitaire qu’égalitaire et le monde occidental sous régimes démocratiques. C’est la guerre froide, sporadiquement échauffée par les conflits locaux et les troubles qu’elle suscite dans divers coins du globe…

Et puis c’est l’événement : la chute du mur de Berlin, la ruine des régimes communistes qui s’effondrent les uns après les autres comme un château de cartes. Ce qui se passe alors semble donner raison au célèbre adage de Madame Thatcher « Tina », there is no alternative. Dans un livre célèbre publié en 1992, l’essayiste américain Francis Fukuyama salue « la fin de l’histoire », l’avènement définitif et universel de la démocratie libérale. L’économie se mondialise et la théorie rassurante du « ruissellement » donne libre cours au jeu d’une concurrence sans contrôle.

Mais un nouveau front se constitue. Il va opposer à ce consensus qui se voudrait mondial la résistance d’un renouveau islamique multiforme au sein duquel des groupes se radicalisent. Quatre ans après le livre de Fukuyama, Benjamin Barber publie « Djihad vs McWorld ». Les attentats qui frappent New York le 11 septembre 2001 sont comme l’éclatante déclaration de cette nouvelle guerre. Celle-ci prendra toute son intensité avec le surgissement de Daech dans l’inextricable imbroglio de la Syrie et avec la vague d’attentats de toutes formes et dimensions qui frappent le cœur de nos cités.

Au sein de l’Occident et de son consensus libéral, la crise financière de 2007 fait passer un frisson de doute. Si les banques s’en tirent bien, si, après quelques années, le système économique mondial s’est remis à tourner comme avant, le nombre des laissés pour compte n’a fait que croître et le malaise social s’accentuer. Les mouvements de fronde qui surgissent un peu partout se font récupérer par des leaders populistes et l’on assiste à ce comble dans l’État du monde où la démocratie paraissait la plus avancée : l’élection comme président d’un magnat de la finance pour incarner le rejet de l’establishment.

Le pire. Oui vraiment l’être humain est capable du pire. Et peut-être n’y a-t-il pas de « pire pire », si l’on veut bien excuser cette pirouette, que la vulgate libérale que Jean Ziegler appelait, dès 2002 dans son ouvrage « Les nouveaux maîtres du monde », « le troisième pouvoir totalitaire après le nazisme et le communisme ». Allant encore davantage jusqu’à la racine du mal, le pape François, dans son encyclique « Laudato sí », accuse « la globalisation du paradigme technocratique », suprême expression de l’anthropocentrisme moderne. « Tout ce qui est possible – et possible à celui qui est le plus fort – est bon ».

Cette tentation traverse toute l’histoire du genre humain et elle a toujours été dénoncée (pensons au mythe de Prométhée ou à la seconde tentation de Jésus au début de l’évangile), mais nous percevons aujourd’hui qu’y céder conduit directement à la destruction de notre planète et à la fin de l’humanité. L’exception humaine, c’est le pouvoir de l’homme mais surtout sa responsabilité. Capable du pire mais aussi du meilleur, appelé à choisir librement.

Le meilleur de l’être humain, c’est ce que vivent au jour le jour les humains qui « donnent à manger à ceux qui ont faim, à boire à ceux qui ont soif, accueillent l’étranger, visitent les malades »[2], qui prennent soin de leurs proches mais aussi de tout être humain souffrant qui est sur leur route. Toutes celles et ceux aussi qui s’engagent, à toutes sortes de niveaux, pour changer la société, faire advenir tout autre chose, une autre société, un autre monde.

J’aimerais évoquer pour terminer l’encyclique Laudato sí du pape François. Elle est comme une somme et un sommet de l’enseignement social de l’Église. Publiée quelques semaines avant la grande assemblée COP 21, adressée à « chaque personne qui habite cette planète », reflétant un large consensus des scientifiques et se faisant l’écho de leaders spirituels de toutes religions, elle apparaît aussi, dans le contexte dramatique qui est le nôtre aujourd’hui, comme l’expression du meilleur de l’être humain. Son appel à « prendre soin de la maison commune » pour que tous y trouvent leur place et qu’elle reste hospitalière aux générations futures, serait comme la charte de ce qu’Edgar Morin appelle « le patriotisme terrestre ».

L’exception humaine, pour le pire ou pour le meilleur ? La réponse dépend de chacun de nous.

Jean Marie Faux

 

[1] Ed. MORIN et A.-Br. KERN, Terre-patrie, Paris, Seuil, 1993, p.61.

[2] Je cite ici les paroles de Jésus dans la grande scène du Jugement dernier, telle que nous la présente L’évangile de Matthieu (Mt 25, 31-46). 

Type de Publication:  Analyse

Thème(s) de publication:  Questions de sens

Auteur:  Jean Marie Faux


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