Analyse par Emeline De Bouver

Le militantisme spirituel, une nouveauté ?

Septembre 2017


[SYNOSPIS] A la fois critique du flou qui entoure le concept de spiritualité et enthousiaste d’un engagement social enraciné, cette analyse interroge l’émergence d’un militantisme plus porté sur la spiritualité.


L’omniprésence du slogan gandhien « Soyons le changement que nous voulons voir dans le monde » n’est-il pas un signe parmi d’autres qu’on assiste à une transformation des formes que prend l’engagement social ? Le désintérêt pour l’engagement politique ou syndical, le manque de confiance dans les institutions ne traduisent-il pas l’émergence d’une nouvelle ère pour l’engagement, caractérisée par un militantisme plus individualisé, plus « à la carte », où la notion d’épanouissement de soi devient centrale ? L’individualisme n’a-t-il pas sonné le glas de toutes les velléités militantes ? Est-il approprié de parler d’un engagement social psychologisé ou spiritualisé ?

À la question de l’émergence massive d’un militantisme spiritualisé, ma réponse est globalement négative parce que cette affirmation s’appuie sur des constats flous où les notions de développement personnel, spiritualité, individualisme, psychologisation, idéologie du potentiel humain, etc. s’entremêlent jusqu’à se confondre. Je partage cependant l’idée que des liens existent entre toutes les démarches de cette nébuleuse. Sur de nombreux points je rejoins d’ailleurs la psychologue Inès Weber qui affirme qu’elle «perçoi[t] dans le succès actuel des pratiques du retour à soi, notamment celles rassemblées sous la dénomination "développement personnel", beaucoup d'aspirations spirituelles, peut-être tâtonnantes ou confuses […][1] ».

Ce constat de confusion me semble très important et j’aimerais, dans cette analyse amener différentes distinctions utiles pour permettre d’affiner nos analyses sur les transformations de l’engagement social.

 

Brève caricature d’aujourd’hui

Un survol rapide des slogans qui parsèment la presse militante ou les courriers de personnes engagées peut nous donner l’impression que militer aujourd’hui n’est plus du tout la même chose que militer dans les années 1950. La figure valorisée aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec celle que nous assimilons aisément au militant révolutionnaire du mouvement ouvrier.

Celui qui s’engage aujourd’hui doit s’indigner mais pas trop. Il est attendu de lui qu’il propose, joyeusement, des solutions innovantes. Il doit avoir ses idées bien en place, pouvoir argumenter sur ses positions mais, surtout, ne pas les imposer : le prosélytisme grossier, c’est dépassé. On ne tape pas du poing sur la table, on négocie, on se forme à la communication non violente pour être capable à tout instant de dialoguer. Le militant d’aujourd’hui n’est surement pas trop radical car il pourrait faire peur et avoir l’air d’un extrémiste. Il ne crie pas trop fort, pour ne pas paraitre violent. Il invente des actions festives et créatives qui, si possible, ne dérangent pas trop. Il ne perturbe pas le bon fonctionnement de la vie économique. Il nuance ses positions pour permettre le dialogue. Il est le plus cohérent possible ou, en tout cas, il adapte son image à son combat (mieux vaut rouler à vélo pour promouvoir l’écologie).

Et s’il fait des écarts par rapport à cette conduite exemplaire qui est exigée de lui ? Il y aura toujours un interlocuteur pour lui rappeler qu’il faut d’abord se changer soi-même (hé oui la phrase de Gandhi a un peu évolué depuis les années 1900) et qu’il devrait un peu travailler sur sa colère et sa névrose pour arrêter d’empirer les choses avec sa négativité. Une bonne thérapie serait peut-être utile pour lui permettre d’y voir un peu plus clair et ne pas projeter sur la société (ou les multinationales) des conflits personnels non réglés.

 

Une spiritualité qui dépasse l’individualisme

Cette courte caricature exemplifie les multiples injonctions auxquelles sont régulièrement soumises les personnes qui s’engagent pour la justice sociale aujourd’hui. Or, ces attentes démesurées en termes de maitrise de soi ne rendent pas compte de ce que pourrait signifier une réelle articulation entre engagement et spiritualité. Ce qui est présenté dans ces exigences démesurées, c’est une spiritualité amputée de toute dimension verticale, une boite à outils qui doit fournir au militant des clés pour acquérir la maitrise de lui-même. La spiritualité n’y est pas vue comme quelque chose qui irait au-delà de l’existence matérielle, qui l’élargirait et l’amplifierait, mais davantage comme un stock de pratiques et de conseils dans lesquels tout militant devrait aller puiser pour faire face à la réalité. Devenir zen oui, mais pas besoin de se familiariser avec les différentes traditions bouddhistes. Télécharger un kit de pleine conscience fera l’affaire. Exit les racines religieuses et culturelles. La crainte du dogmatisme, l’espoir d’un résultat rapide (s’il faut attendre d’être transformé pour commencer à agir, mieux vaut une transformation de soi express) et le marketing dirigent le chercheur de sens militant vers des outils désacralisés, de préférence libérés de la lourdeur des traditions séculaires.

Dans un souci d’établir des distinctions, je pense qu’il est utile d’utiliser une définition de spiritualité qui reprendrait les caractéristiques que le philosophe des religions Frédéric Lenoir attribue au religieux :

Cette conviction qu’il existe un ou plusieurs autres niveaux de réalité que le plan sensible – à travers une très grande diversité de croyances ou d’expériences intimes – s’est aujourd’hui échappée du cadre des traditions et continue de faire sens pour un certain nombre d’individus que je qualifierais donc de « religieux »[2].

La spiritualité est, selon ma compréhension, une démarche qui élargit l’existence individuelle car elle s’enracine dans une conception de l’humain intégré dans quelque chose qui le dépasse (la Vie, l’Univers, le Divin, le Royaume de Dieu, la Nature…). Et le fait de faire partie d’un Tout plus grand que soi replace l’être humain dans un réseau de relations et le décentre de lui-même. Cela confère également généralement à l’existence une dimension sacrée. Le lieu d’intersection entre la nébuleuse du développement personnel et les démarches spirituelles, se trouve dans l’introspection ou l’injonction à se transformer soi-même. En effet, celles-ci se trouvent dans toutes les grandes traditions spirituelles. La relation au plus grand que soi implique généralement pour le pratiquant une invitation à se tourner vers l’intérieur, à se connaître davantage. La différence c’est que le but de l’introspection spirituelle, ce n’est pas l’individu seul mais la personne en relation. La connaissance de soi inhérente à toute démarche spirituelle mène normalement à découvrir que son existence doit beaucoup à l’autre, à réaliser combien nous nous recevons des autres (famille, conjoint, amis, la société, la culture, la terre, Dieu…).

"Commencer par soi, mais non finir par soi; se prendre pour point de départ, mais non pour but; se connaître mais non se préoccuper de soi" (Buber, cité dans Weber)

Le perfectionnement sans fin attendu du militant que nous avons décrit pour commencer peut être lié à un ancrage dans la spiritualité mais il peut aussi en être totalement déconnecté. Il peut par exemple simplement correspondre à une figure de l’engagement social qui serait passé au filtre de la culture mainstream que le philosophe Charles Taylor appelle la « culture de l’épanouissement de soi »[3] ou que les sociologues Luc Boltanski et Ève Chiapello décrivent comme le « nouvel esprit du capitalisme »[4]. Plutôt qu’à une articulation entre spiritualité et engagement, on peut être face à un militant qui valorise toutes ces notions qui depuis 1968 se sont largement déployées (et ont été largement récupérées[5]): authenticité, autonomie, créativité, travail sur soi. Cette culture de l’épanouissement de soi a visiblement pénétré de nombreux domaines de l’existence. En effet, dans le milieu de l’entreprise, comme dans celui du militantisme, l’accomplissement de soi est progressivement devenu à la fois le moyen et l’objectif. Les personnes y accumulent un capital militant et s’insèrent dans des réseaux variés qui peuvent se révéler utiles indépendamment des organisations où elles militent. Ils sont, comme les employés des entreprises capitalistes, appelés à développer leur potentiel et à gérer leur petite entreprise d’eux-mêmes.

 

Une diversité inévitable des façons de s’engager

Tous les militants d’aujourd’hui sont-ils obsédés seulement par la cohérence et la maitrise d’eux-mêmes ? Non ! Pas plus que dans les années 50 tous les militants auraient été grégaires, soumis au Parti dans une obéissance aveugle, mettant de côté enfants, émotions, éléments personnels et conscience[6]. De tout temps, l’engagement social s’est incarné dans des formes variées allant de l’anarchiste individualiste au militant soldat communiste en passant par les éleveurs de chèvre du Larzac. Parmi les nombreuses modalités de l’engagement qu’on a pu observer, le militantisme spirituel est une catégorie particulière qui n’est pas nouvelle. Elles sont pléthores ces figures connues pour leur engagement qui ont toujours lié explicitement leur objectif social à une inspiration religieuse, un objectif spirituel ou à une démarche personnelle. De Gandhi aux prêtres ouvriers en passant par Sri Aurobindo ou le mouvement de la théologie de la libération, les exemples ne manquent pas.

Ce court article vient soutenir l’intuition que la rencontre entre spiritualité et engagement mérite toute notre attention[7]. Que ce soit en termes de force que la spiritualité confère et qui soutient alors l’engagement ou dans la justesse qu’elle amène. En effet, la place centrale donnée au discernement et à l’introspection dans les démarches spirituelles peut renforcer l’engagement social par l’attention à des gestes justes et des actions cohérentes. L’ancrage de ces pratiques de discernement intérieur à un socle de valeur plus large - à ce que le philosophe Taylor appelle un « horizon de sens » qui dépasse la personne – peut aider à éviter une instrumentalisation de la lutte sociale au service de seuls besoins personnels.

J’aimerais terminer par une note enthousiaste en observant qu’il semble qu’une fenêtre d’opportunité soit ouverte aujourd’hui grâce à un équilibre nouveau entre la place donnée au collectif et la place prise par l’individuel. 

On ne peut pas conclure que le croisement entre spiritualité et engagement soit devenu la norme. Cependant une brèche a été créée. La reprise et la large propagation, notamment par la culture du management, des valeurs d’authenticité, d’autonomie, de créativité ont notamment permis aux discours de développement personnel de devenir monnaie courante. Les lieux qui militent pour la justice sociale ne sont plus imperméables aux discours qui prônent un certain retour sur soi, une forme de connaissance de soi… Et ça, ce sont autant de portes ouvertes vers le large monde de la spiritualité. Transformer les structures n’est plus considéré comme aux antipodes du travail sur soi. Ce rapprochement est bien sûr enveloppé du brouillard causé par une anthropologie libérale qui considère l’être humain comme individu séparé et autonome davantage que comme interdépendant et vulnérable. S’il reste difficile d’avoir accès à des discours et des pratiques qui pensent le changement intérieur de façon profonde et qui insistent sur la nécessité de se relier à plus large que soi, nous constatons que de nombreuses personnes entament un cheminement qui tôt ou tard dépasse le nombrilisme.

Emeline De Bouver

 

[1]  Inès Werber, « La méditation, un exercice spirituel et pas un simple remède au stress » dans le Huffington Post, le 6/11/2016. 

[2] Lenoir, Frédéric (2010), Les métamorphoses de Dieu, la nouvelle spiritualité occidentale, Paris : Plon, p.232.

[3] Taylor, Charles (2008). Le Malaise de la modernité. Paris: Cerf.

[4] Boltanski, Luc, & Chiapello, Eve (1999). Le nouvel esprit du capitalisme. Paris: Gallimard.

[5] idem

[6] Voir Calhoun, C. (1993). "New social movements" of the early nineteenth century. Social Science History, 17 (3 (Autumn, 1993)), pp. 385-427.

[7] Parmi les auteurs qui incitent à aller plus loin dans cette démarche, signalons tout spécialement Thierry Verhelst, Michel Maxime Egger, Christian Arnsperger (voir pour aller plus loin).

Type de Publication:  Analyse

Thème(s) de publication:  Questions de sens

Auteur:  Emeline De Bouver


Toutes nos analyses sont disponibles en version papier.

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