Analyse par Saskia Simon

Partis politiques et défi écologique : une alliance (im)possible

Février 2017


[SYNOSPSIS] La sauvegarde de la planète, notre « maison commune », face aux changements climatiques et à l’exploitation des ressources est l’un des défis majeurs que nous ayons à relever pour assurer le futur de notre humanité. Face à ce défi, nous avons tous notre part à faire. Toutefois, les initiatives individuelles ne sont pas suffisantes. Des réponses collectives sont aussi indispensables, engageant la responsabilité de notre système politique.

C’est pourquoi le Centre Avec a voulu mettre la question de l’adéquation du système politique belge de partis avec les enjeux écologiques au cœur de l’un de ses ateliers à RivEspérance. Revenant sur les réflexions élaborées par les deux intervenants principaux, Philippe Defeyt et Michel Genet, mais aussi l’ensemble des participants, cet article se propose de contribuer au débat sur les défis politiques que nous pose la crise environnementale.


Des spécificités-difficultés

Si tout enjeu sociétal, qu’il soit économique ou social, est nécessairement complexe et toujours difficile à rencontrer, les enjeux écologiques portent en eux une série de spécificités qui rendent particulièrement difficile leur prise en compte par notre système électoral. Tout d’abord, leur transversalité. Peut-être plus encore que d’autres enjeux, la dimension écologique est susceptible d’être présente dans chaque domaine de notre vie. Cela implique de la prendre en compte dans chaque choix, individuel ou collectif, que nous posons si nous souhaitons être à la hauteur du défi écologique. Cette transversalité pose une difficulté particulière aux élus politiques désireux de satisfaire leur électorat, pas toujours conscient de l’importance de cette dimension lorsqu’il s’inquiète de (re)trouver un emploi ou d’avoir accès à des soins de santé décents.

Ensuite, les temporalités semblent difficilement compatibles. Les enjeux écologiques se placent dans une logique de long terme, voire très long terme, en totale inadéquation avec les échéances court-termistes que sont les élections. Dans ce cadre, si le but des élus politiques est de pouvoir montrer des résultats tangibles à leurs électeurs afin de garantir leur réélection, une législature semble très (trop) courte. C’est certainement le cas pour la plupart des enjeux mais cette difficulté se présente de façon encore plus aigüe quand il s’agit des questions environnementales. En effet, les enjeux écologiques sont d’une ampleur et d’une durée telles que la seule manière efficace d’y répondre politiquement serait de les placer au centre des programmes politiques. Toutefois, cela relèguerait inévitablement les autres enjeux au second plan alors que ce sont justement ceux-là les plus visibles et au cœur des préoccupations des électeurs.

Cette difficulté temporelle met ainsi en lumière une deuxième difficulté, intimement liée à la logique de représentation de notre système politique. Les élus politiques sont supposés représenter et travailler pour les intérêts des personnes qui les élisent. Or, ni la Terre ni les générations futures n’ont la possibilité de voter. Qui, donc, représentera leurs intérêts, souvent en concurrence avec ceux de l’électorat des élus politiques ?

Pour résoudre cette difficulté, il faudrait que l’électorat dans son ensemble fasse siens ces intérêts pour l’avenir, de notre planète comme de notre humanité. La conscientisation apparait alors comme une étape cruciale mais pas nécessairement évidente. Comment en effet trouver le bon ton, celui qui mettra suffisamment en évidence l’urgence dans laquelle nous nous trouvons sans paralyser l’action devant l’ampleur du défi ? Ce savant mélange de catastrophisme et d’optimisme est à réinventer en fonction de chaque interlocuteur, une démarche difficile dans le cadre d’une campagne électorale. Les associations et collectifs citoyens jouent ici un rôle fondamental pour répondre à cette difficulté. Leur travail de conscientisation et de mobilisation peuvent participer à donner aux élus politiques l’assise électorale dont ils ont besoin pour faire avancer les enjeux écologiques dans les politiques qu’ils mettent en œuvre. Dans le même ordre d’idée, la création d’une circonscription unique pourrait permettre de dépasser les intérêts locaux et favoriser ceux de l’ensemble des citoyens, parmi lesquels la sauvegarde de leur « maison commune ».

 

Des difficultés inhérentes à la situation politique actuelle

À ces difficultés plus spécifiques à la transition écologique collective, s’en ajoutent d’autres, valables quel que soit le changement à mettre en place au sein de la société. Le premier, soulevé par Philippe Defeyt, concerne le fait qu’au sein de chaque parti, ses membres sont unis par une culture commune qui les rend peu disponibles aux idées n’appartenant pas à cette culture. Depuis les élus, jusqu’aux simples membres en passant par les fonctionnaires publics, si tous partagent la même culture, se crée un entre soi qui renforce chacun dans ses manières de penser et de faire. Cet entre soi est alors peu propice à l’émergence d’idées nouvelles et au changement de comportement. Ainsi, le problème ne serait pas tant l’imposition d’une ligne au sein d’un parti qu’une absence réelle ou relative de diversité de points de vue et d’expériences au sein des partis. En effet, la diversité amène des idées nouvelles par la confrontation des points de vue et le débat que cette confrontation suscite. Le changement nécessite dès lors une véritable représentation de la diversité existant au sein de la société. C’est là, il me semble, une réflexion qui mérite d’être poursuivie pour redynamiser nos partis politiques et la dynamique de représentation qu’ils sont supposés incarner.

Autre obstacle identifié par nos intervenants : la défiance généralisée envers les partis politiques et plus largement le système politique de représentation au sein de la société. Cette défiance, voire rupture, vis-à-vis des structures politiques traditionnelles se traduit de différentes manières. On observe ainsi de plus en plus de personnes qui choisissent d’être acteurs de changement en investissant le niveau local, voire personnel : elles développent des modes de vie (habitat groupé, potagers collectifs, sobriété heureuse, etc.) incarnant le changement qu’elles souhaitent pour l’ensemble de la société mais sans investir les organes politiques permettant de changer le système et ses règles. C’est ce que Geoffrey Pleyers[1] a appelé l’activisme préfiguratif, un engagement politique dont la portée politique est exemplative mais n’a que peu d’impact sur les règles et le système en général. Ce dernier garde dès lors les coudées franches pour interdire ou limiter ces initiatives individuelles et locales s’il le souhaite. Les exemples ne font malheureusement pas défaut : que ce soit les condamnations judiciaires d’agriculteurs utilisant des semences anciennes (et non celles commercialisées par Monsanto) ou celles de personnes portant secours à des réfugiés en détresse.

Bien sûr, un certain nombre de ces militants préfiguratifs s’impliquent aussi dans l’organisation ou la participation à des actions de revendication ou de contestation (manifestation, désobéissance civile, etc.). Toutefois, là aussi les acteurs politiques traditionnels que sont les partis, les syndicats ou même les ONGs et associations de terrain constatent une évolution. Un nombre croissant de citoyens remettent en effet en question les manières de faire et de penser le politique – entendu ici comme une relation de pouvoir dont le collectif serait l’enjeu. Ces citoyens ne se reconnaissent plus dans les structures traditionnelles et leurs manières d’agir. Ils veulent plus d’horizontalité dans l’organisation et la prise de décision, plus de créativité et de plaisir dans les actions menées, réclament une attitude positive en opposition aux attitudes d’ « opposition à » qu’ils jugent peu constructives et trop fréquentes parmi les acteurs traditionnels. Il n’est pas anodin de remarquer que beaucoup de ces valeurs et modes de fonctionnement font partie du système de normes et de valeurs néolibérales (responsabilisation des individus et décentralisation, créativité et innovation, dévalorisation du conflit, etc.) contre lequel ces citoyens luttent. Cette constatation mérite une réflexion approfondie que je développerai dans un article ultérieur. Quoi qu’il en soit, par leurs représentations et leurs pratiques politiques, ces personnes remettent en question les acteurs politiques traditionnels, avec lesquels la collaboration apparaît moins évidente, voire parfois carrément difficile.

Cette collaboration devenue plus compliquée se constate entre collectifs citoyens et associations plus institutionnalisées mais aussi entre associations et élus politiques. On peut ainsi regretter le manque actuel de collaboration entre élus et associations de terrain. À partir de son expérience d’échevin de Namur, Philippe Defeyt a en effet observé l’installation progressive d’une défiance mutuelle qui empêche de travailler ensemble à changer le système en établissant de nouvelles normes et règlementations. Selon lui, les élus politiques doivent être attentifs à ne pas instrumentaliser les associations et à leur accorder leur soutien avec confiance afin que les associations acceptent de s’adresser aux élus politiques dans une visée de collaboration et pas simplement de revendication.

Les collaborations et la convergence des luttes sont en effet un élément déterminant du changement politique. L’exemple de la large mobilisation contre les traités transatlantiques et notamment le CETA l’ont montré : dans un climat de luttes plutôt morose, cette convergence a su faire bouger les lignes politiques, même si éphémèrement. Bien que la multiplicité et la diversité des initiatives (associations, collectifs citoyens, ONGs, etc.) puissent mener à une dispersion contre-productive des efforts et des énergies, il me semble au contraire qu’elles recèlent une véritable richesse pour le changement. Cette multiplicité et diversité permettent en effet à chacun de trouver l’espace, les pratiques et le langage qui lui correspondent pour s’impliquer politiquement. Cette attention accrue à la singularité de chaque personne constitue un atout pour le changement pour autant qu’elle ne soit pas tournée vers elle-même mais au contraire l’occasion d’aller vers l’autre en formant des alliances et collaborations respectueuses des spécificités de chacun. Face à une idéologie normalisatrice, lissant les différences et les conflits, la diversité de notre société, riche de nos singularités, peut être la source d’un bouillonnement d’idées et d’énergie indispensable au changement.

Je terminerai cet article en reprenant les quatre leviers de changement identifiés par Michel Genet et auxquels chacun d’entre nous peut participer :

  • Chacun de nous peut mettre dans son quotidien le changement qu’il veut voir dans le monde et être militant préfiguratif ;
  • Le lobbying, à destination des gouvernements ou des entreprises, permet un véritable changement de système. Soutenir les actions des ONGs, associations et collectifs dans leurs actions de sensibilisation et de pression est donc indispensable.
  • Le travail sur les idées, que ce soit par leur élaboration ou leur diffusion au sein de la population, est crucial mais peut prendre du temps avant de se concrétiser en enjeu politique. Il faut l’encourager et y participer.
  • Les élus politiques peuvent faire la différence : nous avons besoin de personnes convaincues des enjeux écologiques au sein de nos gouvernements car il est possible, malgré les difficultés, de faire passer des lois et des résolutions. Les élections restent donc un espace d’action pour chacun d’entre nous, que nous soyons candidats ou simples électeurs.

Ces leviers sont tous aussi indispensables les uns que les autres et doivent être travaillés de façon complémentaire car ils sont interdépendants. La concurrence que l’on observe ou entend parfois, affirmant que le changement viendra de l’un plutôt que de l’autre me semble contre-productive. Ces leviers offrent une diversité d’implication politique, permettant à chacun.e de participer à la politique au sens large – la gestion de la Cité – selon le temps, l’énergie et les compétences et motivations qu’il/elle peut apporter. C’est en conjuguant ces quatre leviers que nous avons le plus de chance de répondre à la crise écologique que nous traversons. C’est dans la complémentarité de nos singularités que nous construirons, ensemble, le changement pour la société dont nous rêvons.

Saskia Simon

 

[1] Pleyers G., 2010, Alter-globalization, Polity Press.

Type de Publication:  Analyse

Thème(s) de publication:  Écologie

Auteur:  Saskia Simon


Toutes nos analyses sont disponibles en version papier.

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