Analyse par Gwennola Rimbaut

Quand la précarité questionne le sens de la vie

La précarité use et fatigue prématurément les personnes. Une telle affirmation n’étonne pas. Pourtant, il est difficile de mesurer l’effort nécessaire pour survivre quand tout ne tient qu’à un fil : logement, chauffage, nourriture, transports, petits boulots, santé, etc. Il est encore plus dur de comprendre les effets de disqualification, d’exclusion, d’invisibilité[1] sociale, produits par une pauvreté durable et souvent multiforme. Un glissement peut s’opérer jusqu’à la perte complète de confiance en soi et dans les autres. Quelques paroles[2] recueillies nous le laissent entendre :

« [La grande pauvreté], ça veut dire que d’un moment à l’autre, tu n’as pas les moyens de payer ton loyer. Tu de dis : bon, le mois prochain je pourrai le faire, puis il y a un enfant qui tombe malade, puis c’est le mari, c’est… Après, tu ne peux pas, on te coupe l’électricité, puis après on te coupe ton eau, et puis tu te trouves démuni complètement. Si tu as de la chance d’avoir autour de toi des gens qui vivent la même chose, ça veut dire que la solidarité fonctionne, un va te donner de l’électricité, l’autre va te donner de l’eau […]. On se passait des filons. On a fonctionné comme ça pendant quinze ans. »

« Plus personne ne vous appelle et puis on reste… on rentre dans l’anonymat. Quand on devient anonyme, et bah…, plus personne ne vous connaît, puis après on ne se connaît plus soit même… ça devient global, quand tu ne crois plus tout à fait en toi, donc plus aux autres, donc… puis… tu t’en fous ! »

La dureté de ces expériences remet en question le sens de la vie, comme toutes les situations de grande souffrance qui peuvent être liées à bien d’autres causes : maladies, accidents graves, mort d’un proche… La spécificité de la pauvreté durable est, dans nos pays développés et riches, de créer un sentiment d’humiliation extrêmement dévastateur car les pauvres sont toujours jugés un peu responsables de leur situation et suspectés de profiter du système d’aides sociales. En quelque sorte, les pauvres subissent une double peine : une précarité matérielle et une stigmatisation sociale. Cette situation de pauvreté reste un scandale qui ne peut avoir de sens en lui-même. Il ne s’agit donc pas de chercher à trouver du sens à ce qui n’en a pas mais de regarder quelles sont les ressources de sens pour continuer de vivre, de persévérer, d’espérer…

Ces lieux ont tous à voir avec des liens humains qu’il faut décliner sur plusieurs plans : collectif, interpersonnel, singulier.

Le lien collectif

Il peut être paradoxal de manifester l’expérience de la pauvreté comme une disqualification sociale et d’insister sur l’importance du lien collectif pour ces personnes. En fait, l’exclusion sociale provoque une survalorisation des liens familiaux même si ceux-ci restent fragiles et tendus dans bien des cas. Les témoignages concordent pour dire l’importance de la famille, surtout des enfants, dans ces milieux précaires. La raison de vivre invoquée le plus fréquemment est centrée sur les enfants et les petits-enfants. Les parents luttent pour que leurs enfants aient une vie meilleure que la leur et ils prolongent ce combat pour leurs petits-enfants. De vraies solidarités se vivent en ce sens. Plus délicate est la situation des SDF, le plus souvent des hommes, coupés de leur famille y compris de leurs enfants. Leurs récits de vie manifestent souvent cette espérance de renouer un jour avec leurs enfants.

Ce lien collectif s’étend à un petit réseau de proches, de relations de proximité, vivant le même genre de précarité. Ce réseau est lui-aussi fragile et numériquement petit. Réseau d’entre-aide où les ressources de chacun sont si faibles qu’elles ne permettent pas vraiment de s’en sortir mais seulement d’attendre des jours meilleurs. Réseau de soutien qui s’avère parfois contre-productif entrainant chacun dans des difficultés supplémentaires. Par exemple, il est possible de voir des personnes pauvres accueillir chez elles un SDF et être démunies pour chercher une suite à cet hébergement qui se finit souvent mal…

Ces liens collectifs (famille, voisinage) sont vitaux, indispensables. Ils permettent de partager des problèmes communs, de se sentir faire partie d’une même humanité. Ils forment un socle où circulent des dons et de la reconnaissance mutuelle. Ce réseau trop fragile ne permet malheureusement pas de lutter ensemble pour un changement social. Il suppose d’être élargi, diversifié, ouvert à d’autres personnes possédant des compétences diverses dont celle de faire des ponts avec l’ensemble de la société et des institutions. Les associations caritatives sont ici interpellées pour offrir un réseau solide aux plus démunis tout en tenant compte de leurs savoirs d’expériences et de pratiques afin de mener ensemble un combat pour plus de justice sociale.

La relation interpersonnelle gratuite, réciproque et durable

Une des grandes demandes des personnes en situation de pauvreté concerne l’amitié, la gratuité et la réciprocité de la relation amicale. Cette demande est liée à l’inflation de relations d’aide où ces personnes se sentent essentiellement  « objets de soins » et/ou « objets de charité », dans la position unilatérale du recevoir. Or, sans relations gratuites, il est bien difficile de reconnaître que l’on a du prix aux yeux des autres et réciproquement. Pourtant, c’est le sentiment de compter aux yeux de quelqu’un, tout simplement, qui fait appel et tire en avant. La vie prend sens quand elle est espérée, désirée par autrui de manière durable. Ce type de relations peut exister dans les familles, dans l’entourage de proximité, mais il est urgent qu’elles se tissent aussi entre les différents milieux sociaux.

« […] être considéré, c’est plus important que d’être aidé. Ou plutôt, ça doit être en même temps. Quand les gens nous aident, ils pensent qu’ils aiment et ne se rendent pas comptent qu’ils peuvent être humiliants. L’amour ne peut pas mettre de côté certains. C’est important d’être à égalité avec les autres. Quand il y a des gens qui donnent, dans les associations, on n’est plus à égalité. La personne qui a tout et sait tout ce qu’il faut pour l’autre : on sent ça et on se sent au-dessous. »

Pour des personnes très cassées, au bord du chemin, seul un lien fort peut  créer une dynamique de sens et de vie. Ce n’est pas une condition suffisante mais elle est nécessaire. Dans tous les récits de vie entendus, un lien fort ressort, parfois même avec une personne décédée qui demeure vivante dans la mémoire et le cœur. La force du mouvement ATD Quart-Monde, fondé par Joseph Wresinski, est d’avoir créé les statuts d’ « allié » et de « volontaire » pour mettre en alliance des « pauvres » et des « riches ». La relation interpersonnelle gratuite et réciproque permet de se rencontrer, de se connaître, de s’apprécier… La durée s’avère ici nécessaire car ce type de relation ne se crée pas spontanément. Il faut d’abord  sortir des clichés bien tenaces qui biaisent la rencontre (de manière réciproque).

Le lien singulier à Dieu

Un dernier type de lien reste important, le lien singulier à Dieu, car, encore aujourd’hui, il constitue une ressource de sens très vivace pour bien des « pauvres ». Source de sens bien particulière, puisque dans le cadre du christianisme, ce sens devient « salut ». Bien des récits témoignent du sentiment de la présence de Dieu en des moments dramatiques et de la conviction d’avoir été sauvé du gouffre, du désespoir, de la mort, et d’être appelé à vivre, à se remettre debout, à lutter, à pardonner… La foi en Jésus-Christ s’avère source de vie ! Quelques expressions entendues lors d’un regroupement du Réseau Saint Laurent à Nevers[3] en témoignent avec force :

«Dieu, c’est mon pilier, il fait partie de moi, je suis comme cela » ; « J’ai entendu ‘Dieu est amour’ alors on va plus loin. Je ne suis plus seule dans mon coin… » ; « Quand nous sommes sur le chemin de droite, Dieu nous rencontre sur le chemin de droite. Quand nous sommes sur le chemin de gauche, Dieu se déplace et se met sur le chemin de gauche pour nous rencontrer. » ; « Le Christ m’a ouvert la porte de la prison intérieure où je voyais l’autre toujours dans le néfaste, dans le noir. Aujourd’hui je ne peux dissocier joie et amour. […] Dieu, je l’avais oublié, mais Lui ne m’a pas oublié. Et il a rallumé la flamme qui, un moment, s’était éteinte. Et voilà ! Ce n’est que du bonheur. »

Les plus pauvres nous rappellent en permanence que Dieu n’a pas eu peur de rejoindre les humains dans leur situation de misère, en Jésus-Christ. Avec leurs mots, ils affirment que loin de les asservir dans un état de résignation, Dieu confirme leur dignité[4] et les appelle à être acteurs de leur vie dans l’Église et la société. Dans leur méditation de la Passion et de la Croix de Jésus, ces personnes soulignent plusieurs choses : la proximité de Jésus-Christ vis-à-vis des personnes exclues, humiliées, crucifiées ; le courage de Jésus qui se relève par trois fois sous la croix et qui reste fidèle à lui-même jusque dans ses derniers mots ; la dénonciation publique de l’injustice commise par ceux qui détiennent le pouvoir. Ce regard sur la croix permet aux plus pauvres de vivre la pauvreté debout, en se relevant après chaque « chute », en restant sûr de la présence de Dieu à leur côté, en vivant dans l’espérance que justice leur sera rendue comme cela a été le cas pour Jésus dans sa résurrection. Cette espérance est bien vécue à horizon humain.

Joseph Wresinski, qui vivait quotidiennement avec des personnes du Quart-Monde, insiste sur le fait que la Résurrection n’est pas « à réduire à une simple idée réconfortante »[5]. Elle se joue au contraire déjà maintenant dans la vie des personnes en précarité. Elle s’exprime en particulier dans le fait que la misère ne vient pas à bout de l’homme. Bien au contraire, elle vient « tôt ou tard, à bout des égoïsmes et des haines, de la sottise et de l’orgueil de ceux qui permettent son œuvre destructrice »[6]. Pour tenir dans le monde de la misère, pour continuer de lutter avec eux lorsque peu de choses évoluent, il faut regarder attentivement les efforts quotidiens des plus pauvres et leurs réussites pour faire subsister un peu d’amour dans le chaos. Cette attention vers les plus pauvres est source spirituelle puisqu’elle ouvre à autrui, aide à revenir à ce qui est essentiel pour vivre, fait entrer dans une solidarité humaine plus universelle. C’est ainsi que les dynamiques spirituelles des différents milieux sociaux se renforcent mutuellement.

En conclusion 

Les différents types de liens prennent tous part à la consolidation d’une dynamique spirituelle qui devient force de vie. Les plus pauvres ont une compréhension de ce qui leur est essentiel pour vivre : la réponse aux besoins primaires (se nourrir, se vêtir, se loger…) et la réponse au besoin d’aimer et d’être aimé car « c’est comme croire et espérer. C’est ce qui donne le sens. C’est le cœur. C’est au cœur de tout le reste »[7]. La qualité des relations interpersonnelles et sociales demeure donc centrale pour trouver sens à sa vie. Il reste donc à proposer des lieux, des réseaux, où puissent se tisser ces liens qualitatifs entre personnes précaires et personnes plus aisées capables de s’engager sur ce type de relations très gratuites et réciproques. 

Gwennola Rimbaut est professeure de théologie pratique à la Faculté de théologie de l’Université catholique de l’Ouest, Angers (France). Cette analyse a également parue dans la revue En Question, n127, décembre 2018. 

 

[1] De très nombreux ouvrages de sociologie existent sur ce thème dont : Serge PAUGAM, La disqualification sociale, PUF, 2009 [1991] ; Julien DAMON, L’exclusion, PUF, 2008 ; Guillaume LE BLANC, L’invisibilité sociale, PUF, 2009.

[2] Les témoignages recueillis viennent essentiellement des groupes du Réseau Saint Laurent avec qui je travaille depuis plusieurs années. Leur site : http://reseau-saint-laurent.org. Des réflexions de personnes en précarité ont été réunies dans : Église, quand les pauvres prennent la parole, éd. franciscaines, 2014.

[3] Depuis plusieurs années le Réseau Saint Laurent se rassemble à Nevers annuellement pour une session de théologie pratique et pastorale avec et à partir de la parole des personnes en situation de précarité. Ces sessions sont aujourd’hui dédoublées dans un lieu qui change chaque année (Tours, Strasbourg, Toulouse…).

[4] Pour approfondir, voir Gwennola RIMBAUT, Les pauvres interdits de spiritualité ? La foi des chrétiens Quart Monde, L’Harmattan, 2009.

[5] Joseph WRESINSKI, Les pauvres rencontre du vrai Dieu, Cerf et éd. Quart Monde, 2005 [1986], p. 147.

[6] Ibid., p. 147.

[7] Église, quand les pauvres prennent la parole, op. cit., p. 65.

Type de Publication:  Analyse

Thème(s) de publication:  Citoyenneté | Justice sociale | Pauvreté et exclusion | Questions de sens | Solidarité

Auteur:  Gwennola Rimbaut


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