Analyse par Emeline De Bouver

S’engager pour l’écologie intégrale : entre action et retrait

Mars 2016


[SYNOPSIS] Laudato Si nous invite à nous engager pour une écologie intégrale. Comment conjuguer ce double appel à ralentir et à accélérer ; à nous adapter au rythme du vivant et à mener des combats urgents ?


Avec la lettre encyclique Laudato si’, le pape François appelle chacun d’entre nous, qu’il se définisse comme chrétien ou non, à s’engager pour l’écologie. Mais l’appel du pape ne ressemble néanmoins pas à un appel à un militantisme révolutionnaire ou à la levée d’une armée susceptible de combattre les pollueurs. L’engagement écologique auquel nous sommes invités est plus complexe ou plus subtil que cela.

On retrouve dans cet appel à une conversion écologique une des spécificités du défi écologique : il nous soumet à des injonctions qui peuvent sembler contradictoires. D’une part, il s’agit d’en faire plus pour résoudre la crise, de s’engager dans des luttes contre les pollueurs, de transformer nos lieux de vies, nos habitudes, nos modèles de développement, de sensibiliser aux questions écologiques… Mais, d’autre part, il s’agit d’en faire moins : ralentir pour moins polluer, réduire notre consommation, nos déplacements, notre impact, notre empreinte écologique.

L’écologie nous oblige à repenser nos engagements et la forme que prennent nos actions politiques. Alors que, dans nos imaginaires, s’engager est souvent synonyme d’en faire plus, du point de vue écologique, un rôle politique est donné au ralentissement, à la simplicité et par conséquent à ce qui est majoritairement jugé comme repli, retrait, désengagement ou vide. Du point de vue de la cohérence écologique, réduire, ralentir et même s’arrêter comptent parmi les comportements valorisés. « Moins c’est mieux » ou « moins est plus » pour reprendre les mots de l’encyclique, notamment parce que cela signifie moins de trajets polluants, moins de solitude (due à l’absence de vie locale, de solidarité de proximité) et moins de stress.

La valorisation du « moins » dans l’encyclique relève d’une justification en termes directement écologiques mais reprend également des arguments propres à de nombreuses traditions spirituelles pour qui la prise de recul, la retraite ou le retrait ponctuel de la vie active fait partie intégrante du processus de transformation de soi et de transformation du monde.

« Cela demande de s’assoir pour penser et pour discuter avec honnêteté des conditions de vie et de survie d’une société pour remettre en question les modèles de développement, de production et de consommation » (§138).

« L’être humain tend à réduire le repos contemplatif au domaine de l’improductif ou de l’inutile en oubliant ainsi qu’il retire à l’œuvre qu’il réalise le plus important : son sens » (§237).

Pour ces conceptions de l’engagement, des phases de repli, de méditation, de silence sont nécessaires au recentrement. Par ailleurs, être centré, ou aligné pour le militant est une condition essentielle d’un impact juste sur le monde. À propos de l’écoute de la nature, de ses enseignements :

« […] comment pourrons-nous les écouter au milieu du bruit constant, de la distraction permanente et anxieuse, ou du culte de l’apparence ? » (§225)

« Une écologie intégrale implique de consacrer un peu de temps à retrouver l’harmonie sereine avec la création, à réfléchir sur notre style de vie et sur nos idéaux […] » (§225)

L’écologie nous donne l’opportunité de rassembler deux univers encore fortement séparés aujourd’hui. Elle nous encourage à sortir des oppositions entre militantisme et intériorité, entre écologie intérieure et écologie extérieure et surtout à sortir des préjugés sur l’autre logique, déjouer les hantises qu’on retrouve des deux côtés. En effet, souvent, pour le partisan de l’écologie intérieure, pour l’adepte du développement personnel ou spirituel, le militant est un névrosé qui n’a pas soigné sa colère et qui la projette sur le monde. Tandis que pour le partisan de l’écologie extérieure, pour le militant, l’adepte du développement personnel est un égoïste qui se replie sur lui-même et ne fait rien pour résoudre les crises que nous affrontons collectivement.

Pour exprimer différemment cette idée, le converti écologique semble être appelé à être ce que le professeur Christian Arnsperger de l’université de Lausanne appelle un « militant existentiel »[1] : un militant qui engage, pour transformer le monde, sa capacité d’imagination, d’action et de participation, mais qui apporte également sa capacité de retrait et d’inaction traditionnellement associée au désengagement, mais qui est pour lui porteuse de sens politique. C’est vers ce concept que m’ont menée mes recherches sur les initiatives de transition écologique et plus particulièrement sur des acteurs de la simplicité volontaire qui portent la volonté de transformer la société vers davantage de durabilité et de solidarité[2]. Mon enquête sociologique m’a donné à voir qu’il ne s’agit pas uniquement d’articuler « moins » et « plus » mais que l’engagement écologique suppose en réalité, dans une grande partie des cas, l’articulation de deux logiques, deux grammaires, deux façons de voir le monde différentes. Et de ces tentatives d’articulations découlent de nombreuses tensions qui sont inhérentes au parcours de la conversion écologique.

Le ton adopté dans plusieurs parties de l’encyclique fait écho aux discours qui s’observent sur le terrain, au sein des initiatives qui entendent amorcer une transition écologique. L’invitation n’est pas uniquement à développer une forme d’activisme écologique qui multiplierait les actions collectives dictées par notre rationalité et qui s’appuieraient sur notre volonté ; il s’agit également de développer une attitude moins active, moins volontaire, de développer la capacité de se mettre à l’écoute de la nature, de développer une forme d’attention aux cycles naturels, de nous mettre en disposition de disponibilité aux enseignements de la nature et du vivant.

Militantisme et intériorité sont habituellement pensés séparément, comme l’exemplifie le travail d’Arthur Koestler dans son œuvre Le Yogi et le Commissaire qui distingue soigneusement deux conduites face à l’existence totalement différentes : celle du yogi en retrait du monde et celle du commissaire qui combat les structures et les institutions injustes[3]. De même, Max Weber affirme que « l’opposition est absolue » entre l’engagement intramondain et le mysticisme.

L’opposition est absolue entre l’ascèse active – qui, pour refréner la corruption des créatures, veut réformer rationnellement le monde par le travail au sein d’une profession profane (ascèse intramondaine) – et le mysticisme, qui à l’inverse rejette radicalement le monde (fuite contemplative du monde)[4].

On est en réalité face à deux rapports au monde différents, deux logiques d’action, deux manières de penser la transformation sociale, deux visions du sujet différentes dont il est sans doute question dans la lettre encyclique au paragraphe 222 quand le pape François parle d’une forme de complémentarité entre un style de vie prophétique et un style de vie contemplatif. On est face à deux logiques complètement différentes. Néanmoins, l’appel à une écologie intégrale peut selon nos analyses être relu comme un appel à la conjugaison de deux grammaires différentes, à la conjugaison de deux types d’engagement politique, l’un plus militant-civique-actif, l’autre plus existentiel-contemplatif-intérieur…

La crise écologique et la possibilité de son dépassement nous mettent devant le défi d’articuler deux conceptions de l’action politique tout aussi nécessaires et complémentaires que difficiles à articuler. La forme particulière de militantisme qui devrait soutenir la conversion écologique s’apparente donc à un défi, à une utopie puisqu’il s’agit de réunir, de combiner de façon la plus harmonieuse possible deux tendances a priori opposées. Ce qui est attendu de nous est une forme d’articulation sous tension entre la volonté et le lâcher-prise, l’acceptation et la combativité, entre écoute-vigilance-attention et action-résistance-lutte.

L’engagement écologique fait appel à notre sens de la justice : il s’agit par exemple de protéger les plus faibles des conséquences du réchauffement climatique mais il fait aussi appel à ce que nous pourrions appeler notre sens de la justesse, notre capacité à être cohérents comme disent les acteurs de terrains, à être à l’écoute et nous adapter aux situations singulières, à nous relier au vivant et nous adapter de façon quasi intuitive à ce que le vivant, la vie autour de nous attend de nous. En ce sens, le défi écologique n’est pas seulement une transformation des institutions ou même de la culture mais aussi une transformation de notre façon de nous rapporter à nous même[5].

Pour illustrer cette articulation, prenons un exemple essentiel : la limite. Au cœur de l’écologie se trouve cet appel à réintégrer les limites naturelles, à tenir compte de ces seuils qui, dépassés, mettent en danger l’existence humaine sur notre planète. Les mouvements citoyens qui travaillent sur la transition écologique mettent en avant notre difficulté à accepter la limite et la nécessité, pour accepter celle-ci, de trouver le bonheur qui découlera de cette acceptation, trouver l’autre face de la pièce qui transformera la contrainte en élargissement, la privation en sobriété heureuse, la réduction des biens en plus de liens, l’autorestriction en une décroissance conviviale, la limite imposée en une simplicité volontaire et joyeuse. La question écologique nous rappelle notre soif d’infini, notre envie d’illimité. Le défi écologique se transforme donc en la quête d’une créativité humaine suffisante pour orienter cette soif vers des ressources non matérielles, non-polluantes, vers des activités plus relationnelles ou spirituelles que marchandes.

« La croissance par la sobriété » – « moins est plus » – « la capacité de jouir avec peu » (§222).

« On peut vivre intensément avec peu, surtout quand on est capable d’apprécier d’autres plaisirs et qu’on trouve satisfaction dans les rencontres fraternelles, dans le service, dans le déploiement de ses charismes, dans la musique et l’art, dans le contact avec la nature, dans la prière. Le bonheur requiert de savoir limiter certains besoins qui nous abrutissent, en nous rendant ainsi disponibles aux multiples possibilités qu’offre la vie » (§223).

Il me semble crucial d’explorer aujourd’hui l’hypothèse selon laquelle notre incapacité à prendre en compte les limites humaines et naturelles est indissociable d’une difficulté existentielle, de notre difficulté à accepter nos impuissances, et notamment notre impuissance face à la limite ultime qu’est la mort, que notre société dénie plus que toute autre[6]. C’est notre rapport à une constellation d’éléments inévitables de la vie humaine – la finitude, la vulnérabilité, la maladie, la fragilité – qui doit impérativement être questionné.

Pour penser l’émancipation face à un modèle de développement qui cause aujourd’hui des dommages irréparables à l’écosystème, nos analyses doivent pouvoir penser de façon interdépendante le fonctionnement de nos subjectivités, de nos institutions, de notre culture moderne et du système capitaliste. L’encyclique nous mène dans une direction qui nous semble essentielle notamment dans l’articulation entre les deux derniers chapitres (chap. 5 : « Quelques lignes d’orientation et d’action » et chap. 6 : « Education et spiritualité écologique »).

Et, plus que tout, il nous faut sortir d’une vision simpliste du sujet qui poserait ses choix à partir de la seule rationalité. Le capitalisme, ou le paradigme technologique ou consumériste comme le nomme le pape François, plonge ses racines dans ce fond angoissé du sujet sur lequel le sociologue Max Weber attirait déjà notre attention il y a un siècle. Il nous vend une existence dépourvue de limites, une vie où, grâce à la consommation et à la technique, la souffrance, la maladie, la fragilité peuvent trouver un exutoire. Il fait miroiter une vie où l’indépendance est possible, les contraintes posées par les corps, l’enfance, la vieillesse et la nature peuvent être déléguées[7] et oubliées grâce au pouvoir d’achat potentiellement accessible à tous ceux qui participent à ce système. L’ampleur des crises écologiques, sociales et économiques que nous traversons aujourd’hui constitue un signal d’alarme : la stratégie existentielle de négation de la limite ne peut continuer à être adoptée et valorisée. Si ce système perdure, c’est entre autres parce qu’il nous propose un itinéraire vers la fin de la souffrance et de la dépendance. Toute proposition qui voudrait concurrencer le capitalisme doit, si elle veut se donner les moyens de mobiliser largement, fournir un itinéraire alternatif, contenir des éléments d’apaisement face à l’angoisse que suscitent la finitude et la vulnérabilité et des éléments d’ouverture pour répondre à l’aspiration à l’illimité, à notre aspiration à occuper une place importante dans le monde (ce que Becker appelle notre besoin de « signifiance cosmique »[8]). Le seul appel à la bonne volonté et aux justifications rationnelles des choix à poser ne suffit pas. L’unique option alternative au capitalisme ne peut résider dans un héroïsme existentiel tragique, dans la conscience lucide de notre finitude et de la finitude de la planète, leur acceptation et le développement « d’une force de caractère » qui permette de « sublimer l’angoisse par la solidarité et la compassion »[9]. Aussi, afin de construire une proposition solide, les voies alternatives ne peuvent opposer que l’unique renoncement à la logique du toujours plus. La voie de sortie de la crise écologique, si elle se veut intégrale, devra nous mobiliser sur la frontière entre engagement civique et transformation personnelle, entre acceptation de la limite et quête d’une abondance relationnelle et spirituelle.

À ce titre, le qualificatif d’intégral utilisé dans l’encyclique est important et révèle aussi l’étendue du défi qui s’ouvre à nous.

« Nous sommes appelés à inclure dans notre agir une dimension réceptive et gratuite qui est différente d’une simple inactivité. Il s’agit d’une autre manière d’agir qui fait partie de notre essence (§237).

Pour terminer, j’aimerais revenir sur l’urgence d’une transformation de notre rapport à l’engagement politique par laquelle cet article avait débuté. En effet, un des défis actuels, s’il s’agit de s’attaquer aux enjeux écologiques, consiste à sortir du sentiment d’impuissance largement répandu. Il nous faut contribuer à localiser les leviers d’action, de changement dans notre société. On est dans une époque où le sentiment d’impuissance est très répandu ainsi que celui d’un désintérêt du politique. Le citoyen à l’impression qu’il a beau voter, rien ne change, et que face à l’ampleur des défis actuels il n’a aucune prise sur la gestion de la société. Tant que les militants et militantes seront conçus comme des surhommes qui bravent tous les obstacles contre vents et marées en dépit de leurs besoins corporels, familiaux, personnels et existentiels, l’engagement ne pourra être suffisamment attractif surtout pour des personnes en situation de fragilité. Multiplier les lieux du politique c’est donc aussi souligner qu’à chaque étape de l’existence, on peut s’engager. Montrer au citoyen par où il peut commencer et que les leviers d’action sont multiples allant des gestes quotidiens de résistance ordinaire aux participations à des manifestations, à la transformation des institutions en passant par la participation à la méditation collective et au développement personnel de la compassion. L’encyclique nous propose par ses différents chapitres un aperçu de différentes composantes d’une écologie intégrale.

Même des personnes en situation de grande vulnérabilité ressentent le besoin de contribuer à l’amélioration du vivre ensemble, de participer à un mouvement collectif vers davantage de durabilité, de justice et de solidarité. Il s’agit donc d’encourager une forme de militantisme qui est capable à la fois de proposer des réformes institutionnelles mais aussi de s’attaquer aux racines existentielles de la logique capitaliste. Appuyer l’idée que notre système économique et politique est enraciné dans une certaine façon de se rapporter aux enjeux existentiels, dans une négation de la limite, et que notre conception de l’engagement et du politique – les épuisements militants en sont la preuve – est construite autour de cette même vision anthropologique. Il semble crucial aujourd’hui d’encourager les personnes qui s’engagent à intégrer la vulnérabilité non seulement à leurs théories mais aussi à leurs pratiques, parce qu’une transformation sociale authentique ne peut se faire par des militants déconnectés de leurs corps, de la nature, de leurs besoins fondamentaux et inconscients de leurs limites physiques et psychologiques. Dans l’encyclique, nous retrouvons cet appel à un changement qui soit de l’ordre de la conversion, du changement de paradigme politique, économique et social, car pour reprendre les mots du pape François :

 

« […] la crise écologique est un appel à une profonde conversion intérieure » (§217).

 

Emeline De Bouver

 


[1] Arnsperger C., 2009, Éthique de l’existence post-capitaliste, pour un militantisme existentiel, Paris, Cerf.

[2] De Bouver E., 2015, L'existentiel est politique. Enquête de sociologie politique sur le renouveau du militantisme : les cas des simplicitaires et des coaches alternatifsi, Université Catholique de Louvain, Louvain-la-Neuve.

[3] Koestler A., 1946, Le Yogi et le commissaire, Paris, Calmann-Levy.

[4] Weber M., 1992 [trad.], Parenthèse théorique. Le refus religieux du monde, ses orientations et ses degrés. Enquête [en ligne], 7. Tiré de http://enquete.revues.org/133.

[5] Les premiers paragraphes de cet article sont tirés ou inspirés de De Bouver E., 2016, Éléments pour une vision plurielle de l’engagement politique : le militantisme existentiel, Agora débats/jeunesses (2), p. 91-104.

[6] Arnsperger C., 2005, Critique de l'existence capitaliste : pour une éthique existentielle de l'économie, Paris, Cerf.

[7] Nous faisons ici référence aux théories du care qui démontrent que la figure tant valorisée de l’indépendant ou l’autosuffisant est une illusion et cache en réalité une délégation des tâches de soins à une partie moins valorisée de la population (et majoritairement féminine). Voir par exemple Hamrouni N., 2012, Le care invisible : Genre, vulnérabilité et domination, UCL, UM, Montréal - Louvain-la-Neuve.  

[8] Becker E., 1973, The denial of death, New York, The Free Press.

[9] Ibidem.

Type de Publication:  Analyse

Thème(s) de publication:  Écologie | Questions de sens

Auteur:  Emeline De Bouver


Toutes nos analyses sont disponibles en version papier.

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