Analyse par Vincent Delcorps

Bruxelles, inégale au fil de l’eau

Par Vincent Delcorps, rédacteur en chef d'En Question

Emotion trouble de se trouver devant cette eau blafarde. L’espace est isolé, à l’écart. Si loin des clameurs de la ville si proche. Lieu quasi unique : l’un des seuls de la capitale où la rivière est visible. Cet Ilot Saint-Géry est assurément lieu d’histoire. Car à l’origine de Bruxelles était la Senne. C’est des profondeurs de ce cours d’eau qu’est née la ville ; c’est lui qui lui donna sa gloire. Il y a plus d’un millénaire, quelques hommes et quelques femmes s’installèrent dans cet environnement marécageux. Ils construisirent un fort et des moulins à eau, se firent artisans, et développèrent le commerce. La Senne était propice. Mais elle avait ses humeurs. Trop haute en hiver, trop rare en été. Malins, les Bruxellois creusèrent. En 1561, le canal de Willebroeck fut inauguré. Ainsi Bruxelles s’offrait l’accès à la mer.

 

Le port de Sainte-Catherine

Mes pas me guident un peu plus loin. À la rue des Poissonniers succède celle de la Vierge Noire. Nous arrivons sur la Place Sainte-Catherine. Derrière l’imposante église se dévoilent des quais. Briques, Bois à brûler… Au 19e siècle, c’était un port. Je ferme les yeux un instant. Ça charge et ça décharge, ça crie et ça commerce. Chaque année, près de 30.000 tonneaux de marchandises sont débarqués ici. En ce matin glacial, l’eau a déserté les lieux. Même les fontaines sont à sec. C’est l’hiver.

L’immense place est bordée de terrasses vides et d’enseignes lumineuses. Ça sent la Mer du Nord et les huitres, le homard et les crustacés. Le luxe. Ces demeures ont une histoire. Elles furent celles de riches négociants dont les activités prospéraient au gré des chargements. À l’époque, le quartier rayonnait. Mais lorsque l’on s’enfonçait dans l’intérieur des rues, l’atmosphère se modifiait, devenait plus populaire. Les grandes bâtisses faisaient place à de petites maisonnettes. On parlait alors des « réservoirs de misère »… L’histoire s’accélère. Au fil du 19e siècle, le développement du chemin de fer autant que l’étroitesse des bassins et l’encombrement du quartier provoquent le déclin de l’activité portuaire. Les plus aisés délaissent les lieux. Restent les autres. De plus en plus, dans les environs de Sainte-Catherine, on se plaint de la saleté et des odeurs. Le port, quant à lui, s’est établi près de Tour et Taxis, plus en aval du canal. Aujourd’hui, il est un poumon de l’économie de la capitale. En été, les rives se transforment en plages. Pour le plus grand bonheur des Bruxellois…

Je replonge sur les grands axes et me retrouve nez à nez avec la figure de Jules Anspach. On dit que le bourgmestre mythique de la Ville n’hésitait pas à parcourir les quartiers pauvres. Qu’il allait à la rencontre des personnes fragilisées. À son époque, c’est le choléra qui sévit. L’eau, source de vie ? Au milieu du 19e siècle, la Senne charrie surtout les microbes. Manque d’hygiène, insuffisance d’eau potable, insalubrité… À la fin des années 1860, c’est sous le maïorat du « Haussman bruxellois » que les boulevards sont creusés. Pour construire, il a dû démolir. Plus d’un millier de maisons disparaissent ainsi. C’est aussi sous son impulsion que la Senne est voûtée. En 1871, l’œuvre est inaugurée. Huit ans plus tard, Anspach meurt. À 49 ans. Epuisé.

 

Uriner, boire et se laver

La pauvreté n’a pas délaissé Bruxelles. Sur les grands boulevards, sous les enseignes de luxe s’étale la misère. Des gens mendient. Ils sont nombreux à avoir faim. Ou soif. À se sentir seuls. Ou sales. À l’ombre de la Bourse trônent des toilettes publiques. La Ville de Bruxelles en a installé 36 sur son territoire – sans compter les 32 urinoirs. L’initiative a pour but de favoriser la propreté dans les rues. « Il est interdit d'uriner sur la voie publique sous peine d’amende », précise la Ville sur son site. Bien sûr, elle a aussi une réelle utilité sociale.

Nous rencontrons le docteur Pierre Ryckmans. Il est responsable d’Infirmiers de rue, une asbl qui aide les sans-abris à retrouver un toit. Et qui milite aussi pour la mise à disposition d’infrastructures sanitaires gratuites. De ce point de vue, des progrès restent à faire. « Toutes les toilettes ne sont pas gratuites, détaille le docteur Ryckmans. Prévoir des toilettes payantes, c’est un mauvais calcul : si les gens doivent se soulager, ils le feront de toute façon. En plus, cette option favorise les hommes par rapport aux femmes. »

Il y a plus de 10 ans, à la suite de la canicule de 2006, Infirmiers de rue s’est engagée dans le combat en faveur de l’accès à l’eau potable. « En période de forte chaleur, nous conseillons à nos patients de boire de l’eau et de se rafraîchir régulièrement. Il nous semblait dès lors important de prévoir des lieux où cette eau ne doive pas être achetée. Surtout qu’à l’achat, la bière est parfois moins chère que l’eau ! » Aujourd’hui, une soixantaine de fontaines publiques sont disséminées dans la capitale ; Infirmiers de rue s’est beaucoup investie pour les répertorier. « Un autre avantage de ces fontaines est qu’elles permettent de déstigmatiser les personnes en situation de pauvreté : tout le monde peut en effet profiter de cette eau gratuite », poursuit le docteur Ryckmans.

Uriner, boire et… se laver. À la base du soin, l’eau fonde aussi dignité de la personne. « L’hygiène est un thème central dans notre association, reprend le médecin. Le fait de ne plus se laver est un symptôme de dissociabilité. Pour nous, c’est un élément de diagnostic en même temps qu’un bon outil de travail. Souvent, on commence par-là : dans la rue, on peut aider une personne à se laver avec une lingette, à se couper les ongles… Puis, dans un second temps, on l’invite à se déplacer pour se laver les cheveux, se soigner… En retrouvant une hygiène, la personne regagne en estime de soi, car le regard que les autres ont sur elle change, en même temps que le regard qu’elle porte sur son propre corps. » Depuis deux ans, outre des infrastructures sanitaires permanentes, Bruxelles accueille un service de « Rolling douche ». Il s’agit d’un motorhome spécialement équipé de sanitaires décents, qui va à la rencontre des personnes sans-abri, leur proposant de prendre une douche gratuite, sans inscription. « Certes, il existe des structures en dur, des lavoirs, des douches publiques, des services aux plus précaires. Mais beaucoup n’arrivent pas jusque-là », nous explique-t-on.


 

Le prix de l’eau à Bruxelles

En moyenne, un Bruxellois consomme un peu moins de cent litres d’eau de distribution chaque jour. Sur cette base, la facture annuelle d’un couple habitant la capitale s’élève à 276€ par an. Ce qui équivaut à un coût journalier de 38 centimes par personne. Le coût de l’eau comprend en fait quatre composantes : la distribution, l’égouttage (communal), l’épuration (régionale) et la redevance annuelle. Si le prix de l’eau s’est considérablement accru au cours de la dernière décennie, c’est particulièrement lié aux lourds investissements réalisés pour la rénovation du réseau d’égouttage bruxellois. Bonne nouvelle tout de même : depuis 2005, une tarification solidaire a remplacé le système du tarif unique. Dans ce système, le prix de l’eau augmente au fil de la consommation. Quatre tranches ont ainsi été mises en places : vitale, sociale, normale et confort.

http://document.environnement.brussels/opac_css/elecfile/Eau_6.PDF

 


 

Avoir un toit et manquer de tout

Nous remontons la rue, et notre regard s’évade. Dans certains quartiers, des appartements de misère. On peut avoir un toit et manquer de tout. D’eau notamment. En Belgique, c’est en Région bruxelloise que la précarité hydrique est la plus forte : près d’un ménage sur quatre consacre plus de 2,2% de ses revenus disponibles au paiement de sa facture d’eau (voir aussi p. ). En 2016, plus de 27.000 plans de remboursement ont été autorisés à des usagers. La même année, le robinet de 862 particuliers a été coupé à la suite d’un jugement. D’année en année, ces chiffres augmentent. Il faut dire qu’en une décennie, la facture d’eau des Bruxellois a augmenté de plus de 55%. Car l’eau, ce n’est pas que de l’eau : c’est aussi sa distribution, la gestion des égouts, les coûts d’assainissement…

J’essaie de m’imaginer. Je veux me faire un thé, et l’eau ne coule pas. Je vais prendre une douche, et c’est la même chose. Idem quand je veux tirer la chasse, laver mon linge ou, simplement, me laver les mains… En 2017, le Service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale s’était emparé de la question. Je découvre ses recommandations. Elles me paraissent d’une actualité toujours plus criante – alors qu’elles demeurent non entendues : inscrire le droit à l’eau dans la Constitution, veiller à son caractère public, prévoir des points d’eau et des sanitaires dans chaque commune. Mais aussi exiger des factures uniformes et lisibles, prévoir une fourniture minimale… Envisageable ? Un jour ?

 

L’ours qui pleure

Je poursuis ma route. Je croise un ours polaire. Un peu perdu, il pleure sa banquise. Sous son déguisement, la peur. Et dans son dos, des milliers de marcheurs. C’est jeudi : des élèves ont préféré s’inquiéter de l’avenir de la planète plutôt que de leur propre scolarité. Le long terme plutôt que le court terme. Choix courageux, beau message. Je scrute leurs visages, je lis leurs messages. « Act now or swim later », « Titanic wouldn’t happen in 2019 », « C’est fondu, c’est foutu » ; « Je sèche parce que la mer fond »… L’eau, à nouveau. Préoccupation immédiate pour certains, elle est un souci de long terme pour d’aucuns. Je m’interroge : chaque jour, nous consommons des milliards de litres. Mais en nous lavant, nous salissons. Où disparaît cette eau usée – sinon dans l’océan de notre indifférence ? Que devient-elle ? Qui donc s’en préoccupe ? Et surtout, comment en garder pour les suivants ?

Je prends ma voiture. Direction : le nord de la ville. Je longe le canal, frôle à nouveau la Senne, plonge dans l’interminable avenue de Vilvoorde. Enfin, de loin, j’aperçois le site : la station d’épuration de Bruxelles-Nord. C’est la plus grande station de Belgique ; elle figure même parmi les plus importantes au monde. Quelques jeunes patientent devant l’entrée. Guillaume de Wouters est avec eux. Il est permanent chez Coordination Senne (voir aussi p. ), une association chargée par Aquiris, le maître des lieux, de faire découvrir ceux-ci. En 2018, 85 visites ont été organisées. Pas moins de 1544 personnes se sont rendues sur le site. Une aubaine : la visite est gratuite. « C’est un travail d’information, de transmission de connaissances, explique le guide. Evidemment, il y a aussi un aspect de sensibilisation. Mais le but n’est pas de culpabiliser les visiteurs, plutôt d’éveiller en eux une prise de conscience. »

 

1200 tonnes de graisses

La visite commence. « Quand vous tirez vos chasses, quand vous videz vos baignoires, l’eau part dans des égouts souterrains, explique de Wouters. Elle se mélange alors aux déchets de la route, tels que les mégots de cigarette. Ensuite, elle arrive ici. » Les chiffres impressionnent. La station prend en charge les eaux usées de 1,4 millions de personnes – les habitants de la capitale, mais aussi ceux qui y travaillent ou y sont de passage. Chaque jour, 300 millions de litres entrent dans la station. L’eau en ressort 24 heures plus tard. Pratiquement comme neuve. Puis, elle est envoyée dans la Senne. « Notre but ultime n’est pas de purifier toute l’eau de la Senne, reprend notre guide. En revanche, la station a pour mission de redonner vie à la rivière. » L’objectif est déjà atteint. La station est ouverte depuis 2007. En une grosse décennie, les poissons et autres organismes aquatiques ont fait leur retour dans le cours d’eau. 

En même temps que l’eau, nous entrons dans la station. Le processus d’épuration se déroule en quatre étapes. Dans un premier temps, des grilles permettent de stopper les corps solides d’une taille supérieure à 10 millimètres. Par le passé, on y a déjà retrouvé… une rampe d’escalier ! Nos pas nous emmènent ensuite vers une immense salle. Franchie la porte, les nez de nos jeunes s’enfuient derrière les anoraks. « Ça sent le lait de vache pourri », lâche l’un d’eux. Un immense égout à ciel ouvert ! C’est ici que sont menées les opérations de déssablage et de déshuilage, qui permettent de retirer sable, huiles, graisses, savons… Dans ces bassins, plus de 1900 tonnes de sable sont récoltées chaque année. Et 1200 tonnes de graisses. Les travailleurs de la station ne peuvent rester dans les lieux plus de 45 minutes – raisons de santé. Nous ne resterons pas aussi longtemps – question de confort. Nous quittons l’espace, et reprenons notre souffle. La troisième étape est la plus technique : dans un bassin biologique, les matières organiques résiduelles sont dissoutes au moyen de bactéries qui s’agglomèrent en flocons. Les eaux se déposent enfin au fond d’un clarificateur, où les particules agglomérées se déposent et se transforment en boue. L’eau est alors libérée. Pas potable, vaguement mousseuse, mais pure et belle. Au sortir de la station, un bout de Senne se dévoile. Des mouettes surfent sur les flots légers.

Un bémol, tout de même : les produits chimiques. Non biodégradables, ils échappent aux griffes de la station. Nos jeunes s’en inquiètent. S’interrogent : alors, le Destop, stop ou encore ? Assurément, des progrès doivent encore être réalisés. Même si le chemin accompli est déjà considérable : avant 2007 et l’ouverture de la station, les eaux usées filaient directement dans la Senne. Aujourd’hui, 90% des eaux usées belges sont épurées. Le coût ? Il revient au consommateur, par l’intermédiaire de sa facture d’eau. Elle est salée. Logique : le processus est énergivore. Après la STIB, la station est le deuxième consommateur d’énergie de la capitale. 

 

Relecture

Les jeunes se dispersent. Je reprends la route. Il pleut. L’eau, source de vie ? À Bruxelles, le rythme de l’eau a souvent dicté celui de la fête. À l’aube du 19e siècle, 120 brasseries étaient établies dans la vallée de la Senne. De génération en génération, les patrons se transmettaient les secrets de fabrication de leurs Gueuze et autres Lambic. Mais depuis toujours, l’eau est aussi au cœur des batailles. Il a fallu se battre pour maintenir le commerce à flot, préserver la ville des épidémies, offrir de l’eau à l’ensemble des habitants… Premières victimes, toujours : les plus fragiles. Aujourd’hui, je pense à ces politiques qui se préoccupent des plus petits. Je pense à ces soignants qui, inlassablement, parcourent les rues pour prodiguer leurs soins. Je pense à ces scientifiques qui recherchent le moyen d’épurer plus efficacement les eaux usées. Toujours, il y aura des inégalités. Mais dans la ville de Manneken Pis, toujours jailliront aussi des sources d’espérance. 

 


 

La consommation d’eau des bruxellois

À Bruxelles, 69% de l’eau de distribution est consommée par les ménages. Au cours des 15 dernières années, la consommation domestique par habitant a eu tendance à diminuer. Différentes hypothèses permettent de l’expliquer : développement de technologies nouvelles (douches, wc, lave-vaisselles…), conscientisation aux enjeux environnementaux, augmentation du prix de l’eau… L’utilisation de l’eau de pluie, pour sa part, demeure très marginale : peu de gens disposent d’une citerne. L’on estime que l’essentiel de l’eau est utilisé pour son hygiène corporelle (37%). Viennent ensuite les WC (31%) et la lessive (12%). 

 


 

Type de Publication:  Analyse

Thème(s) de publication:  Écologie | Initiatives locales | Justice sociale

Auteur:  Vincent Delcorps


Toutes nos analyses sont disponibles en version papier.

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