Analyse par Pauline Gérard

La zinneke parade, une expérience interculturelle

La Zinneke Parade est un événement permettant à 2500 participants de se rencontrer au grand jour et de se faire (re)connaître par un public qui se compte par dizaines de milliers. Pendant une journée, les citoyens envahissent leur ville et se réapproprient de la sorte l’espace urbain de manière festive et conviviale. Tous les quartiers sont ainsi représentés dans cette parade colorée. Volonté de la Région de Bruxelles-Capitale, la Zinneke Parade s’inscrit dans un processus de revitalisation de la ville. Projet de longue durée, elle symbolise le dynamisme et l’imagination des quartiers, communes et associations bruxelloises. Ainsi, c’est bien ce processus qui est à mettre en lumière, combinant création artistique et créativité des Bruxellois et menant à un meilleur vivre ensemble.
 

Principes généraux de la Zinneke Parade
 

La Zinneke Parade a été créée en 2000 quand Bruxelles endossait alors le rôle de Capitale européenne de la culture. Lors de cette première édition, le succès et l’enthousiasme qu’elle a provoqué lui ont permis l’autonomie et la récurrence que nous connaissons aujourd’hui. Devenue biennale, nous fêtons cette année ses 10 ans d’existence, l’occasion de rappeler les principes fondateurs de la parade.

La Zinneke Parade est le résultat d’une collaboration entre artistes confirmés et débutants, entre professionnels et amateurs. Participer à un projet interculturel, contribuer à faire grandir cette initiative et, surtout, s’enrichir dans la découverte de l’autre, tels sont les éléments fédérateurs de la Zinneke Parade. C’est le groupe qui crée le projet, c’est le vivre ensemble qui en est le moteur et non la performance.

Le projet naît du métissage et non de la juxtaposition des cultures des différentes communautés présentes à Bruxelles. Dans les Zinnodes, plusieurs langues sont parlées : turco-flamand, anglo-espagnol, arabo-japonais, franco-albanais, italo-swahili et brusseleer. Le métissage est donc de mise… Et la Zinneke s’engage au quotidien et en pratique à « la réduction des inégalités, et participe au barrage à la haine identitaire, au racisme, au totalitarisme et à toutes les dérives communautaristes »[3].

Devenue le symbole d’une Bruxelles cosmopolite, bariolée et faite d’un véritable brassage des cultures, la Zinneke Parade résulte de l’association de différents partenaires, prêts à tout (ou presque) pour parader dans les rues de la ville. Ainsi, différentes entités, bruxelloises ou non, se réunissent pour exprimer un message à leurs concitoyens.

« La Parade Zinneke est la fête des écoles, des ateliers, des maisons de jeunes, des centres d’expression et de créativité, des centres culturels, des groupes amateurs, des sociétés folkloriques et des centaines d’associations au sein desquelles les habitants pratiquent les formes les plus diverses de création artistique et cherchent l’expression commune de leur vivre ensemble » [4].

Si les créations artistiques qui permettent cette expression sont résolument contemporaines, elles ne nient ni le passé, ni les traditions, ni les folklores. Au contraire, il s’agit ici d’une réappropriation permettant l’expression actuelle d’une vision du futur.

 

Zinnodes
 

La Zinneke Parade s’organise et prend forme dans plusieurs quartiers de Bruxelles et au-delà : Anderlecht, Molenbeek, Bruxelles-ville, Etterbeek, Forest, Ganshoren, Ixelles, Laeken, Neder-Over-Heembeek, Grez-Doiceau, Schaerbeek, Mechelen, Leuven, Evere, Berchem-Sainte-Agathe, Saint-Gilles, Saint-Josse, Anvers, Ath, Gand, Spy, Chapois, Tamines, Waterloo.

Dans chaque quartier, des Zinnodes se mettent en place, et proposent différents ateliers. Dans le cadre de ces ateliers, une volonté commune s’affiche : partir des capacités déjà présentes dans le groupe et les développer, récupérer ce qui existe déjà.

 

Thème
 

Au-delà de ces multiplicités culturelle, linguistique et artistique, la Zinneke se choisit chaque année un thème susceptible de réunir les artistes et les participants dans l’expression d’une vision multiple, imaginaire et utopique de l’avenir de Bruxelles. Un thème qui permet à la fois l’unité et la diversité, qui laisse libre cours à l’imagination et à la création.

Ainsi, le thème de l’année 2010, « À table », a permis de suivre un fil rouge, de concentrer les énergies et de se retrouver autour d’un projet commun. Si chaque Zinnode travaille de son côté, elle sait qu’elle fait partie d’un groupe plus large, reprenant tous les ateliers de la Zinneke. Le jour de la Parade, ce thème et les expressions qui en dérivent sont ainsi mis en lumière par les Zinnodes. En voici quelques exemples : banquets, dessous de table, table rase, servi sur un plateau, table ronde, et bien d’autres encore… Une abondance dans la création qui n’empêche en rien l’impression d’unité qui ressort de la Parade.

 

Création et récupération
 

L’utilisation de matériaux de récupération pour la création des costumes, accessoires et constructions est fortement encouragée. Ainsi, les contacts avec des associations locales sont développés pour permettre à chaque Zinnode de trouver le matériel nécessaire à ses constructions.

« Opéra de rue, la Zinneke fait appel à tous les métiers artistiques et artisanaux. Des ateliers, des Zinnodes travaillent depuis des mois après une conception de plus d'un an et demi. Chacun y trouve sa place en fonction de ses racines, de ses compétences et de ses aspirations. Et les aides bénévoles sont nombreuses. Voyez le résultat : tout est créé pour ce grand jour Z, des musiques aux chorégraphies en passant par les costumes et les chars. Toujours sans moteur à explosion et sans amplification tonitruante »[5].

Tout ce qui parade est donc créé de toute pièce, grâce à des matériaux récupérés ici et là, mais aussi et surtout grâce à des personnes prêtes à mettre en commun leur savoir-faire et à partager leurs idées et leurs créativités.

 

La Zinnode d’Etterbeek
 

A présent, et afin d’entrer plus en profondeur dans l’analyse de cet événement, nous allons prendre l’exemple de la Zinnode d’Etterbeek pour illustrer la dynamique qui sous-tend la Zinneke Parade.

La dramaturgie, développée par les coordinateurs[6] et l’équipe artistique[7], suivie par ce groupe est celle-ci : « Un monde empli de corps enfermés dans des bulles, un monde gorgé de corps enchaînés à la table du silence…là-bas la communication est impossible ! Elle force alors l’homme au dialogue des mains, au voyage intérieur, mais un combat doit se livrer, pour accéder à la transformation et finalement atteindre la libération, la délivrance.  Les corps se libèrent des sphères chromatiques du silence, s’ouvrent à la joie, à la convivialité et aux foisonnements de contacts inter sphériques... »[8]. « Lez In’s tables, ces êtres qui discutent et débattent, qui partagent leurs rêves avec passion autour d’une table ronde, propice à la convivialité ! Sauf quand chacun est dans sa bulle et que la communication ne passe pas, alors ils se disputent et se battent... mais bien vite ils se réconcilient et la joie d’être ensemble reprend sa place »[9].

Le résultat, dans les rues de Bruxelles le 22 mai 2010, ce sont des personnages aux costumes colorés qui se transforment par un jeu de costumes en personnages d’ombre, une marionnette géante qui représente le mal qui « corrompt » les êtres de lumière, une boule représentant à la fois l’enfermement et la délivrance… et une fanfare composée d’instruments récupérés et/ou bricolés.

Mais pour arriver à ce résultat, ce sont différents ateliers qui se sont mis en place au fur et à mesure et qui ont enrichi la Zinnode : des ateliers de création de costumes et accessoires, de grandes constructions, de création de personnages, d’expérimentation musicale et de danse-mouvement étaient proposés. Ainsi des jeunes et des moins jeunes se sont rassemblés en moyenne une fois par semaine[CA1]  pour construire ce grand projet.

 

Atelier danse-mouvement
 

J’ai personnellement eu l’occasion de participer à l’atelier « danse-mouvement » proposé par la Zinnode d’Etterbeek. Tous les jeudis soirs, nous nous retrouvions dans une salle de répétition de l’espace Senghor, et cela depuis début septembre 2009. Le groupe, d’une dizaine de personnes, s’est créé au fil de l’année, certains portant le projet depuis le début, d’autres arrivant au cours du processus créatif. Nous ne nous connaissions pas au début de l’aventure, mais le projet nous a liés.

Ce qui nous motivait à participer à ces ateliers ?  L’envie de nous investir dans un projet collectif, mais aussi de collaborer à l’activité culturelle et interculturelle de Bruxelles, de  nous inscrire dans une dynamique d’ouverture à l’autre et de partage, l’envie aussi de développer nos savoir-faire artistiques et de les confronter à d’autres visions et l’envie de combiner la création artistique à l’action sociale.

Concrètement, nous avons d’abord pu entrer en contact avec l’esprit de l’atelier, par des cours plus techniques, nous permettant petit à petit de créer une dynamique de groupe mais aussi de nous outiller pour la création. Ensuite, nous sommes entrés dans la phase de création à proprement parler et nous avons pu échanger nos idées avec celles de l’équipe artistique et des coordinateurs. De brainstormings un peu abstraits, nous sommes passés aux gestes et à la chorégraphie. Si la coordinatrice de l’atelier nous guidait dans la création, c’est bien du groupe que sont nés les mouvements.

En dehors de ces ateliers « danse-mouvement », nous étions aussi invités à entrer en contact avec les autres ateliers pour échanger, notamment avec le groupe d’expérimentation musicale, mais aussi pour créer nos costumes, nos chapeaux et collaborer à la construction du char. Nous étions donc réellement actifs dans le processus de création collective.

Afin de tester les créations (tant chorégraphique que sonore ou plastique), nous avons eu l’occasion de faire une sortie avant la Zinneke Parade, lors de la Ducasse aux Gosses d’Etterbeek. L’occasion de rencontrer une première fois le public, de nous adapter aux intempéries et aux obstacles de la ville, mais aussi de tester la cohésion de la Zinnode. C’est notamment lors de ces sorties que nous avons pu réellement créer un groupe, tant artistiquement qu’humainement.

 

Associations partenaires
 

Au sein de la Zinnode d’Etterbeek, en plus des ateliers proposés par l’Espace Senghor, différents partenaires s’associent pour former le groupe « Lez In’s tables », dont notamment : Le Pivot[10], Atoll asbl[11], Le Bataclan[12], Samarcande[13]… Ces associations reflètent particulièrement l’aspect multiculturel et intergénérationnel de la Zinneke. La Parade leur permet de proposer à leurs publics de se rencontrer et de créer ensemble un projet qui sort de l’ordinaire.

 

Un projet à soutenir…
 

Pour conclure, ce sont les mots de Myriam Stoffen, directrice de la Zinneke 2010, que je vais reprendre. Ils me semblent résumer parfaitement l’esprit Zinneke.

« Aujourd’hui, des milliers d’habitant et des centaines d’artistes de Bruxelles et au-delà vous servent leurs fantastiques plats mijotés. Ils les ont conçus et préparés des mois durant, avec patience et passion, parfois dans l’errance. Sans peur de la confrontation, ils se sont assis autour de la table, encore et encore, jusqu’à ce que la magie opère et donne le jour à des créations ingénieuses dont nous sommes fiers.

Cette grande cuisine vous est servie dans la rue, lieu public qui appartient à tous et qui doit le rester. Notre terreau commun. Et un bon terreau ne peut être le produit d’une monoculture. Le terreau meurt de la répression des herbicides.

L’équilibre de notre tissu urbain est fragile, il a besoin de rencontres multiples, pleines de sensibilité et de l’implication active de chacun. Mais collaborer est un art. De même que donner une place à part entière à chacun dans une société. En défilant aujourd’hui, les Zinnekes démontrent l’importance de cultiver cet art et d’opter radicalement pour une ville construite avec la force et le potentiel de ses habitants.

Après la Parade, nous continuerons ensemble et avec beaucoup d’autres. A table donc, pour lutter de manière structurelle contre la pauvreté. A table pour un enseignement qui croit en l’incomparable diversité sociale et culturelle et au plurilinguisme de nos enfants. A table pour créer des lieux où les gens réalisent ensemble des projets solidaires et, qui sait, inventent leurs propres emplois. A table avec les jeunes pour donner forme à leur avenir. »[14]

A partir des ressources et capacités de chacun, c’est une ville entière qui concrétise un idéal, des personnes qui s’associent et qui prennent le temps de construire un projet commun, un partage des identités[CA2] , des individualités, pour approfondir le vivre ensemble et montrer qu’un monde plus solidaire et créatif est possible aujourd’hui. Voilà ce qu’est la Zinneke Parade, un événement qui requiert un engagement citoyen et culturel de la part des participants, comme le souligne Matteo Segers, scénographe de la Zinneke Parade 2006 :

« Pour qu’il y ait bouillonnement citoyen, il faut qu’il y ait bouillonnement créatif car c’est un bouillonnement de vie. Si un homme ne crée pas, sa vie ne sert à rien. (…) Si on coupe les racines de la création aux gens, il n’y a plus de société. Ou on entre dans le schéma d’une société Mac Do’, aliénante à  long terme. Il faut faire savoir que la ville n’appartient plus qu’aux commerçants (…) Ce qui importe vraiment et qui est l’objet véritable de l’ASBL, c’est de mobiliser les énergies et les esprits autour d’un projet commun pendant les deux années précédant la grande fête. Cela permet en effet à  des milliers de personnes d’entrer en interaction à  travers une cinquantaine d’ateliers et de réfléchir ensemble autour et à des valeurs fortes. » [15]

Un projet à soutenir donc, et dont on peut s’inspirer en d’autres lieux. Et qui sait, dans deux ans peut-être paraderez-vous dans les rues de Bruxelles…

Au surplus, le caractère festif de l’événement ne doit pas faire sous-estimer sa portée. Cette manière de mettre ensemble les talents, la créativité et le labeur des personnes et des groupes les plus différents n’indique-t-elle pas la voie d’une véritable interculturalité ?  Au-delà de la simple coexistence pacifique de cultures et de populations différentes dans une tolérance mutuelle – ce qui serait déjà beaucoup, certes – ne peut-on pas espérer une « réintégration de la société globale »[16], la création, par métissage et enrichissement mutuel, d’une société de l’avenir où chacun aurait sa place ? 

 

[1] Pour plus d’informations sur cet événement, voir le site : http://www.zinneke.org/. Signalons que « Zinneke » désigne en bruxellois à la fois la Senne, la rivière, et un chien bâtard qui terminait parfois son existence dans la Senne. Par extension, le Zinneke est celui qui a des origines multiples, symbole du caractère cosmopolite et multiculturel de Bruxelles.

[2] Une Zinnode est le nom donné à chaque entité, projet collectif multidisciplinaire, participant à la Zinneke.

[3] Extrait d’un article (Une parade citoyenne !) posté sur le site de la Zinneke Parade 2004, par le directeur Marcel De Munnynck : http://2004.zinneke.org/intro02.php

[4] Extrait de la présentation des concepts de la Zinneke 2004 sur le site :  http://2004.zinneke.org/concept03.php

[5] Extrait d’un article (Une parade citoyenne !) posté sur le site de la Zinneke Parade 2004, par le directeur Marcel De Munnynck, sur le site : http://2004.zinneke.org/intro02.php.

[6] Diana Montes et Alejandro Ardila.

[7] Estela Undurraga, Lydie Pire, Laetitia Rouffart, Lucie Lizen et Edison Guzman.

[10] Le Pivot est une association qui vise à réaliser un projet de développement communautaire dans les quartiers du Bas-Etterbeek et du Bas-Ixelles (http://www.lepivot.be/).

[11] Atoll asbl est un « Centre d'accueil de jour pour personnes âgées » qui a ouvert ses portes en septembre 2003 (http://www.atoll.be).

[12] Le Bataclan asbl est un service d'accompagnement, un centre de loisirs, d'expression et de créativité, pour enfants, adolescents et adultes ayant un handicap (http://bataclan.over-blog.com/).

[13] L’asbl Samarcande est reconnue depuis 1999 comme service d’Aide aux jeunes en Milieu Ouvert (A.M.O.) par la Communauté française. L’association a, à ce titre, pour mission l’aide préventive au bénéfice des jeunes dans leur milieu de vie et dans leurs rapports avec l’environnement social (http://www.samarcande.be/).

[14] Edito de la brochure Zinneke Parade 2010.

[15] Extrait de l’article Zinneke : le bouillonnement culturel retrouvé à Bruxelles, sur le site : http://www.indymedia.be/node/2314.

[16] L’expression est du sociologue Albert Bastenier. Voir l’ouvrage collectif publié par Pax Christi Wallonie Bruxelles et El Kalima Comprendre et agir dans la société multiculturelle, 2008, p. 26 et 73.


 [CA1]N’ajouterais-tu pas « pendant … mois » (une dizaine ? ?

 [CA2]Ne dirait-on pas « identités culturelles » ?  Aurais-tu  remarqué concrètement certains de ces partages ?  Cela illustrerait…

Type de Publication:  Analyse

Thème(s) de publication:  Initiatives locales | Interculturel

Auteur:  Pauline Gérard


Toutes nos analyses sont disponibles en version papier.

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