Analyse par Jean Marie Faux

Le vote musulman

Par Jean Marie Faux, chargé d’étude au Centre Avec

Le conseiller communal d’Anderlecht, Redouane Ahrouch a causé un vif émoi dans le monde politique, en mai 2018, en annonçant qu’aux prochaines élections, le parti ISLAM se présenterait dans 28 communes à Bruxelles et en Wallonie et surtout en dévoilant son programme. Il annonce son intention d’instaurer « une charia occidentale » et, notamment, de séparer les hommes des femmes dans les transports publics : « les hommes devant, les femmes derrière ». À l’appui de ses prétentions, il invoque l’importance de la présence musulmane, en particulier dans la Région de Bruxelles-capitale : dans dix ans, la majorité de la population bruxelloise sera musulmane, estime-t-il, et peut-être non sans raison. 

Islam : le terme renvoie immédiatement à la religion, mais il se veut un acronyme : I.S.L.A.M : Intégrité-Solidarité-Liberté-Authenticité-Moralité. Le parti est vieux de six ans. En 2012, il s’était présenté aux élections communales dans trois communes et avait obtenu deux sièges, l’un à Molenbeek, l’autre à Anderlecht. C’est l’élu d’Anderlecht qui annonce la relance et le nouvel essor espéré du parti. Ses propos suscitent de vives réactions. Et, en tout premier lieu, il est intéressant de le noter, celle de son employeur, la STIB, qui vient de le congédier. Celles aussi de pas mal de politiques, à commencer par les secrétaires d’État N-VA Theo Francken et Zuhal Demir qui parlent d’interdire le parti ISLAM. Ou d’autres politiques, Richard Miller (MR) et Olivier Maingain (Défi) qui profitent de cette nouvelle occasion pour relancer l’idée d’inscrire la laïcité dans la Constitution[1]

L’annonce, certes un peu flamboyante, que Redouane Ahrouch fait des ambitions et du programme du parti, mérite-t-elle, pour parodier Racine, et cet excès d’honneur, et cette indignité ? Pour essayer de répondre à cette question, nous procéderons en plusieurs étapes. En premier lieu, une brève enquête sur le parti ISLAM, tel qu’il existe, est actif et s’exprime (ou ne fait ni l’un ni l’autre) non seulement par Ahrouch mais aussi par d’autres représentants. En second lieu, une étude plus générale du vote musulman (entendu par là le vote des personnes d’origine marocaine, turque ou autre, censées musulmanes) aux précédentes élections communales, dans la Région bruxelloise en particulier. Nous essaierons de peser enfin l’impact que les événements des dernières années et l’accroissement de l’islamophobie qu’ils ont pu susciter ont pu avoir sur l’opinion de nos compatriotes musulmans. Avec tous ces éléments, il sera peut-être possible de mesurer les chances de succès du parti ISLAM et l’importance du danger qu’il représente, et dès lors de tirer les conclusions nécessaires. Ne nous affolons pas.  

Des conseillers très discrets

Les déclarations flamboyantes de Redouane Ahrouch ont mis celui-ci au premier plan. Mais il n’est pas le seul leader du parti, il n’en est pas le président. Le président d’ISLAM, Abdelhay Bahkkali Tahiri, tient des propos plus modérés : il souligne par exemple que « la Constitution belge correspond à 80% au Coran ». Quant à la volonté d’inscrire un parti « ISLAM » dans le paysage politique belge, il la compare à la création, autrefois, du FDF pour la défense de la francophonie. Pour sa part, la tête de liste que le parti compte présenter à Liège, Talal Magri écrit : « Le parti ISLAM souhaiterait s’écarter de l’image d’un parti religieux ». On peut évidemment considérer ces propos conciliants comme les manœuvres d’un habile entrisme… 

Par ailleurs, il n’est pas sans intérêt de jeter un coup d’œil sur l’activité des deux élus du parti dans la législature en cours. Un article de La Dernière Heure l’avait déjà fait en 2015, un autre vient de le refaire. Le premier porte pour titre : « Les très discrets élus d’ISLAM », le second : « Le bilan du parti ISLAM à Anderlecht et à Molenbeek : plus discret que cela, c’est difficile ». D’après ces articles, il semble que les deux élus d’ISLAM, tout en étant assidus aux séances de leurs conseils communaux respectifs, n’y ont jamais pris une part très active ni y ont rien apporté d’original. 

 

Ces compatriotes venus d’ailleurs

Si le parti ISLAM n’a connu jusqu’ici qu’un faible succès, cela ne signifie en aucune manière une absence des musulmans de la scène politique, tout particulièrement à Bruxelles. Les modifications de la loi sur l’accès à la nationalité depuis 1989 ont permis à une bonne partie de la population d’origine marocaine et turque de devenir citoyens belges et donc électeurs. Les partis l’ont bien compris et, dans des proportions variables, ils ont tous présenté dans leurs listes des candidats appartenant à ces groupes. À l’approche des élections, dans les communes populaires où ces nouveaux Belges sont nombreux, les vitrines des cafés et des magasins « marocains » ou «turcs » arboraient des photos de candidats de la même origine, se présentant sur diverses listes. Le résultat – pour nous en tenir à la Région Bruxelles-Capitale comme telle – ce sont, dès 2009, lors des élections régionales, 19 élus d’origine marocaine ou turque (sur 89). Ils se répartissent entre les différents partis, avec une prépondérance pour le PS[2]. Cette prépondérance semble montrer que, dans le choix des électeurs (et aussi, préalablement, dans le choix des candidats proposés à leur vote), c’est le facteur social qui a prévalu. On pourrait dire que les Belges d’origine marocaine ou turque sont d’abord des travailleurs ou petits indépendants, appartenant au monde populaire et votant comme les autres travailleurs.

Quant aux élus, ils tiennent leur place dans l’assemblée. Plusieurs d’entre eux ont joué un rôle important dans la vie politique. On peut particulièrement citer Fadila Laanan, ministre de la Culture pendant 10 ans, puis ministre-présidente de la Commission communautaire française.  Mais ils ne semblent pas avoir apporté dans le débat politique une note « islamique » particulière. On peut même s’étonner (voire regretter) que, sur des questions délicates posées par la présence et la visibilité de l’islam dans notre société, ils n’aient pas joué un rôle plus actif pour négocier des solutions[3]

Les choses ont-elles changé 9 ans plus tard ? On peut répondre : certes, elles ont changé. Il y a eu Daesh et les attentats qui ont profondément atteint la communauté musulmane et accru l’islamophobie. Il y a aussi la frange de l’électorat que représentent les jeunes qui voteront pour la première fois : bon nombre d’entre eux seront peut-être tentés par une affirmation identitaire. On peut raisonnablement penser qu’aux élections communales d’octobre, le parti ISLAM aura plus de succès qu’en 2012. Un peu plus de succès en tout cas… Un élu de plus à Molenbeek ? Un élu dans une ou deux communes  nouvelles ? Une percée en Wallonie ? Cela ne mérite pourtant pas les réactions affolées ou sectaires de ceux qui veulent recourir tout de suite aux grands moyens : interdire le parti, inscrire la laïcité dans la Constitution… Laissons Redouane Ahrouch à sa rhétorique, le parti ISLAM à ses variantes et à ses divisions, l’électorat musulman à sa conscience et à sa liberté…

L’existence de ce parti devrait seulement nous rendre plus attentifs à ces compatriotes venus d’ailleurs et à leurs légitimes différences. Elle pourrait et devrait nous donner la lucidité et le courage pour chercher avec eux des solutions à des questions comme l’organisation de l’islam en Belgique, la formation des imams, l’entretien des mosquées, ou, plus spécifiquement, le port de signes distinctifs dans l’espace public ou les accommodements raisonnables sur le lieu de travail. En 2009-2010, les Assises de l’Interculturalité, convoquées par Joëlle Milquet, ministre de l’Égalité des chances, avait abordé à fond ces questions. Le Rapport final proposait, sur un certain nombre de questions litigieuses, des solutions de compromis. Malheureusement, ce travail est resté lettre morte, il n’a jamais été ratifié par des décisions politiques. Les élus musulmans des divers partis ne semblent pas lui avoir accordé plus d’attention que leurs collègues. Si l’existence du parti ISLAM pouvait secouer un peu cette inertie, elle ne serait pas inutile. 

Le manifeste d’ISLAM est un signe et un appel. Il ne justifie ni la panique ni la répression ; il appelle à la réflexion et à l’engagement démocratique. 

 

 

[1] Voir notre analyse : « Inscrire la laïcité dans la Constitution ? », oct. 2016. (www.centreavec.be/site/ inscrire-la-laïcité-dans-la-Constitution). 

[2] En 2009, 18 élus dont 11 PS, 1 MR, 3 CDH, 2 Écolo ; 1 SP.

[3]  On pense ici au travail des « Assises de l’Interculturalité ». Leur rapport qui proposait des solutions de compromis concrètes sur des points litigieux comme le port du voile n’a eu aucune audience dans le monde politique. 

Type de Publication:  Analyse

Thème(s) de publication:  Citoyenneté | Démocratie | Interculturel | Responsabilité politique

Auteur:  Jean Marie Faux


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