Analyse par Jacques Defourny

Les conditions d’émergence et de développement des coopératives

Décembre 2017


[Synopsis] Historiquement, les coopératives sont nées pour répondre à des besoins et pour refléter une identité collective. Dans un monde qui change, l’économie sociale prend, elle aussi, de nouvelles formes. 


Depuis le milieu du XIXème siècle, le développement coopératif s’est manifesté de multiples manières en fonction des défis de chaque époque, il a traversé des épreuves en tous genres comme des guerres et des dictatures, et il a envahi toutes les régions du monde. À y regarder de plus près toutefois, on peut identifier un peu partout des vagues de créations coopératives et des phases d’expansion remarquables, mais aussi parfois des phases de déclin, soit en termes quantitatifs, soit en termes d’affaiblissement de l’idéal coopératif. C’est pourquoi il s’avère souvent utile d’adopter une perspective historique longue pour tenter de discerner les conditions qui ont pu favoriser les émergences coopératives à travers près de deux siècles. Ce pourrait être là une base pour réfléchir à des écosystèmes plus ou moins porteurs ainsi qu’à des impulsions susceptibles d’encourager un nouvel entrepreneuriat coopératif. Pour les coopératives bien établies dans le paysage économique, un tel retour aux sources pourrait peut-être contribuer à raviver une flamme d’utopie qu’il n’est jamais simple de maintenir dans la durée.

La coopération, fille de la nécessité

Selon Henri Desroche (1976), le grand sociologue français de la coopération, la première leçon de l’histoire est que la coopération est « fille de la nécessité » : les coopératives sont le plus souvent nées sous la pression de besoins importants non satisfaits, pour répondre à des difficultés aiguës. En ce sens, on peut parler d’une « condition de nécessité ». Ainsi, les coopératives de consommation étaient l’expression des efforts collectifs de personnes dont les moyens de subsistance étaient maigres et qui voulaient acheter leur alimentation à meilleur prix. Quant aux coopératives ouvrières de production – nous parlons aujourd’hui de coopératives de travail­leurs – elles traduisaient une réaction de travailleurs artisans qui voulaient sauver leur métier, rester maîtres de leur travail, au lieu de se faire enfermer dans un sa­lariat, très éloigné des acquis sociaux actuels, qui les dépossédait véritablement de la maîtrise de leurs outils de production. Sans oublier ceux qui, tout simplement, avaient été jetés au chômage par les mutations du capitalisme et qui essayaient de réagir en créant, à quelques-uns, leurs propres entreprises.

On pourrait multiplier les exemples à travers tout le XIXème siècle et la pre­mière moitié du XXème siècle : dans toutes ces circonstances, c’est poussés dans le dos par une pression économique ou socio-économique que les gens se sont serré les coudes et ont mis sur pied des coopératives. Et cette condi­tion de nécessité, on va le voir, continue à prévaloir aujourd’hui au Sud comme au Nord.

Identités collectives et communauté de destin

Si la pression de la nécessité suffisait à faire naître les initiatives coopératives, nos économies seraient encore bien plus peuplées d’entreprises coopératives qu’elles le sont aujourd’hui. En outre, les poussées coopératives seraient particulièrement fortes dans les couches les plus marginalisées des sociétés du Nord et parmi les populations les plus pauvres du Sud. Or, on constate qu’en beaucoup de ces milieux dominent plutôt des stratégies individuelles de survie, en particulier dans toutes les banlieues pauvres des grandes villes des pays riches et dans les bidonvilles des mégapoles des pays émergents.

En fait, l’histoire de la coopération nous apprend qu’un second facteur a joué un rôle tout aussi moteur et constitue une con­dition aussi fondamentale que la première : l’appartenance à un groupe social soudé par une identité collective ou par un destin commun. Ainsi, au XIXème siè­cle et dans la première moitié du XXème siècle, le dynamisme des initiatives coopératives était l’expression d’une culture de classe certes dominée mais largement soli­daire. Dans les zones industrielles, les membres des coopératives, comme des premières mutuelles et des autres associations ouvrières, étaient reliés par des conditions de vie et de travail, par une culture populaire et par des luttes qui leur faisaient vivre à tous ce qu’Alain Touraine a appelé une « intégration conflictuelle ». En cela, les coopératives, comme les autres manifestations de l’économie sociale naissante, étaient portées par des mouvements qui se voulaient leviers de transformation sociale.

Une analyse convergente peut être faite pour les coopératives d’origine rurale (coopératives agricoles, caisses rurales de crédit, et autres associations paysan­nes de type coopératif, etc.). Dans bien des cas, la persistance de ferments socio-culturels plus tradi­tionnels (religion, normes familiales, identités villageoises, etc.) a assuré la cohésion sociale nécessaire à l’émergence de projets collectifs de type coopé­ratif ou mutualiste dans les campagnes.

Mais l’importance de cette condition d’identité collective apparaît bien mieux encore quand on recherche les raisons qui expliquent l’extraordinaire succès de quelques expériences emblématiques. Ainsi, si le mouvement coopératif Desjardins, au Québec, a engendré, il y a une centaine d’années, une multitude de caisses rurales qui aujourd’hui encore constituent le principal réseau bancaire de la Belle Province, c’est parce qu’à travers ce mouvement s’exprimait la volonté de tout un peuple de défendre son identité francophone et catholique face à une domination anglo-saxonne et protestante dans toute l’Amérique du Nord. En Belgique, l’histoire des coopératives agricoles flamandes, aujourd’hui encore assez puissantes, peut être lue de la même manière : en se groupant pour peser sur les marchés, la petite paysannerie cherchait à améliorer ses conditions de vie en commercialisant ses productions et en achetant ses intrants à des prix plus favorables que ceux imposés par les grands négociants. En plus, ces paysans qui ne parlaient que des patois flamands trouvaient ainsi des façons d’affirmer leur identité dans un environnement dominé par une bourgeoisie et une noblesse francophones. Et que dire du fameux complexe coopératif de Mondragon dans le pays basque espagnole : détruit par la guerre civile et par la 2e Guerre mondiale, étouffé par le franquisme, le pays basque s’est reconstruit (condition de nécessité) et a réaffirmé son identité face à la domination castillane en développant tout un système économique auto-centré orienté vers les besoins locaux et contrôlé par les citoyens au travers d’une multitude de coopératives qui ont gagné leurs lettres de noblesse dans l’épargne et le crédit, la distribution, diverses productions industrielles, l’enseignement et la recherche universitaires, etc. Mondragon a même réussi à mettre en place son propre système de sécurité sociale. Aujourd’hui encore, le Groupe de Mondragon représente un peu La Mecque du mouvement coopératif, en tout cas en Europe, où nombreux sont ceux qui s’y rendent comme en pèlerinage.

En guise de synthèse sur ces leçons de l’histoire, on peut donc affirmer que, si la coopération est fille de la nécessité, elle est aussi fille d’une identité collective, même s’il faudra peut-être réinterpréter cette dernière notion pour en conserver la pertinence aujourd’hui. Autre manière de le dire : la coopération a toujours été, par essence, faite d’initiatives économiques lancées sous la pression de besoins cruciaux ; en même temps, ces initiatives ont été portées par des mouvements sociaux soudés dans l’adversité ou par des collectifs partageant les mêmes conditions socio-économiques et culturelles.

On soulignera encore que ces deux conditions rejoignent le noyau des règles et principes qui font le cœur d’une coopérative : la double qualité d’usager et de membre. C’est en effet ce qui fait l’originalité de l’entreprise coopérative : les membres qui fondent et contrôlent la coopérative en sont aussi les usagers (en tant qu’acheteurs, fournisseurs, épargnants, travailleurs, etc.). Au fond, la qualité d’usager ne correspond-elle pas à la condition de nécessité ? N’est-elle pas le résultat de cette pression qui fait qu’une activité économique est lancée pour répondre à un problème ou à un besoin aigu ? Quant à la qualité de membre, elle résulte d’une conscience collective de la force du groupe si chacun s’implique et s’appuie sur le « capital social » de ce dernier.

Des conditions à actualiser ?

Peut-on encore se baser sur ces deux conditions pour scruter aujourd’hui les développements coopératifs, voire les encourager, alors que le monde a tellement changé ?

Dans les pays industrialisés, il est évident que les besoins essentiels que cherchaient à satisfaire les coopératives des premières générations sont aujourd’hui largement rencontrés : alimentation et produits de base non alimentaires à des prix abordables, protection de l’épargne et accès au crédit, accès aux médicaments, etc. Une bonne partie de ces besoins ont été satisfaits par le développement de marchés concurrentiels sur lesquels les coopératives ont connu de grands succès (coopératives de consommateurs, banques coopératives, coopératives agricoles, etc.), mais souvent en perdant certaines de leurs spécificités. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que la condition de nécessité n’a plus les mêmes contours ni les mêmes profils qu’autrefois.

Est-ce à dire qu’elle a disparu ? La réponse est clairement négative car de nouvelles nécessités sont apparues en grand nombre au cours de trois ou quatre dernières décennies : en particulier, le recul de l’État-Providence et la crise de l’emploi ont fait émerger de nouvelles précarités et de nouvelles formes d’exclusion pour une multitude de gens qui, auparavant, étaient encore protégés. D’une manière plus générale, s’imposent aujourd’hui de nouvelles demandes sociales, des be­soins auxquels le marché ou l’action publique ne peuvent pas – ou plus – répondre de manière satisfaisante. Ces demandes ouvrent de nouveaux champs où les coopératives et plus généralement l’économie sociale apparaissent comme des réponses très crédibles et même souvent indispensables. C’est par exemple la requalification et la réinsertion professionnelle de personnes marginalisées sur le marché du travail, la réhabilitation économique de quartiers urbains déshérités ou encore la redynamisation de zones rurales déser­tées. Mais c’est aussi la nécessaire transition vers une agriculture biologique ou à tout le moins « raisonnée », la création de circuits de distribution alimentaires plus courts, la production d’énergies plus propres, la promotion d’une mobilité moins polluante, l’invention d’une finance plus éthique voire solidaire, etc.

Quels ressorts collectifs ?

Même si l’on reconnaît aisément l’importance de ces défis largement inédits qui reconfigurent une condition de nécessité, peut-on encore parler d’une condition d’identité collective ? Comment nier qu’une série de facteurs jouent désormais contre la cohésion sociale et a fortiori contre la construction d’identités collectives : l’individualisme am­biant, ou encore l’affaiblissement des ciments traditionnels constitués par la reli­gion, les normes morales, le syndicalisme, etc. Le chômage, surtout de longue du­rée, ainsi que les nouvelles pauvretés, agissent aussi évidemment dans le sens d’une déstructuration des tissus sociaux. Certes, il y a cet incroyable succès des réseaux sociaux à travers l’internet, mais quelle est la profondeur de ces « communautés » ? Ne jouent-ils pas aussi en faveur d’une individuation qui peut s’accompagner de grandes solitudes ? Au minimum, ces questions restent ouvertes.

Par contre, comment nier qu’il existe encore aujourd’hui un terreau où se reconstruisent de vraies dynamiques communautaires, et dans lequel s’enracinent la plupart des initiatives d’économie sociale, en ce compris de nouvelles formes de coopératives. Ce terreau, c’est celui de la vie associative qui bouillonne et prend des formes multiples dans toutes les sociétés occidentales. Le foisonnement associatif contemporain n’est plus l’expression d’identités collectives fortes, mais plutôt de consciences collectives « partielles », focalisées sur des enjeux précis et concrets. Aujourd’hui, ces acteurs sont rassemblés par une conscience commune de la nécessité de relever des défis sociaux comme les nouvelles formes d’exclusion sociale, la prise en charge des personnes handicapées, les besoins liés à l’accueil des migrants. Mais les mobilisations collectives se multiplient encore plus autour d’initiatives qui amorcent la transition économique, écologique et énergétique déjà évoquée plus haut. À travers certains dé­fis, certains enjeux, ce sont des « communautés de destin », partielles mais néanmoins fortes, qui se construisent un peu partout car c’est bien le devenir des prochaines générations et le destin de la planète qui sont en jeu. On l’aura compris, l’avenir des coopératives dans un tel contexte renouvelé ne peut être appréhendé que par un regard embrassant l’ensemble du paysage de l’économie sociale, c’est-à-dire tout le spectre des pratiques économiques et socio-économiques de type associatif ou coopératif. Au cours des dernières décennies en Belgique, beaucoup de ces dynamiques se sont inscrites dans des statuts associatifs qui permettaient la mobilisation de ressources non marchandes comme des subsides publics, des dons privés et du travail bénévole. Mais les politiques d’austérité réduisant les subsidiations publiques d’une part, les excès et dérives de nombreuses pratiques capitalistes d’autre part, font que de multiples initiatives citoyennes s’inscrivent de plus en plus dans des activités marchandes où l’on redécouvre la force historique mais aussi tout le potentiel de la coopérative comme creuset de pratiques alternatives au capitalisme.

À l’inverse, si l’on regarde l’évolution actuelle de certaines branches anciennes de l’économie sociale, on ne peut qu’être frappé par l’affaiblissement, voire la disparition, de nos deux conditions. Ainsi, dans la distribution, l’assurance, le crédit, les activités en amont et en aval de l’agriculture, il est évident que la nécessité de réponses coopératives s’est faite beaucoup moins pressante à me­sure que les mêmes biens ou services pouvaient être obtenus à des conditions si­milaires auprès d’entreprises classiques. De même, l’identité collective des mem­bres s’est généralement effritée dans les coopératives d’usagers, qui comptent au­jourd’hui des dizaines, voire des centaines de milliers de coopérateurs tandis que la clientèle s’est énormément diversifiée, incluant de plus en plus de non-membres.

En d’autres termes, les deux conditions historiques de l’émergence des coopératives et de leur développement ne sont plus guère réunies pour cer­taines branches d’activités traditionnelles et cela contribue beaucoup, selon nous, à expliquer les évolutions de ces dernières décennies. Dans un secteur comme la distribution, les coopératives de consommation créées au siècle passé ou au début du XXème siècle ont connu un très net recul et ont parfois même com­plètement disparu. Dans d’autres cas, c’est plutôt le passage à du « coopitalisme » qui interpelle. L’internationalisation des activités et la concurrence exercent de telles pressions qu’un certain nombre de grandes coopératives sont amenées à adopter les pratiques dominantes dans leur secteur d’activité : concentration finan­cière croissante, intégration dans d’autres groupes, non coopératifs, création de filiales que les membres ne contrôlent plus du tout, etc.

Ces tendances remettent évidemment en question l’identité originelle des entre­prises concernées et invitent à s’interroger sur les possibilités de maintenir les spé­cificités de la coopérative au-delà d’une certaine taille et surtout dans un con­texte d’intense compétition et de concentration rapide des capitaux. Mais, en même temps, elles suggèrent que c’est sans doute à ces deux conditions que les coopératives et l’ensemble de l’économie sociale peuvent apporter une contribution originale et significative à nos sociétés : d’une part, en investissant les espaces où des besoins importants sont peu ou pas rencontrés par les entreprises privées classiques et par les pouvoirs publics, d’autre part, en misant sur des dynamiques participatives qui, comme la démo­cratie, doivent sans cesse être réalimentées. L’apparition il y a une vingtaine d’années puis le foisonnement aujourd’hui d’un nouveau type de coopératives est emblématique de cette double dimension : les « coopératives sociales », nées en Italie au début des années 1990, et leur impressionnant développement depuis lors, ont inspiré les gouvernements de nombreux autres pays qui ont voulu promouvoir des initiatives entrepreneuriales au service d’une mission sociale[1].

Conclusion

Avec le cadre d’analyse que nous avons proposé, nous espérons avoir mis en lumière les ressorts les plus profonds et les plus classiques de la coopérative, ceux que l’on retrouve à travers toute l’histoire de celle-ci. Mais il va de soi que bien d’autres facteurs peuvent aussi concourir à l’émergence et au succès des initiatives coopératives et, plus généralement, d’économie sociale. En particulier, on ne peut sous-estimer l’importance d’un lea­dership de qualité dans le portage des projets. On parle d’ailleurs aujourd’hui d’entrepreneurs sociaux pour désigner ce profil, assez rare mais indispensable, de per­sonnes capables, seules ou à quelques-unes, d’assurer dynamisme et rigueur éco­nomique à une entreprise et en même temps d’animer et de mobiliser les acteurs de celle-ci autour d’une finalité sociale ou sociétale ; en d’autres termes, d’assurer l’intégration équilibrée et la fécondation réciproque d’une dynamique associative et d’un projet entrepreneurial. Cette perspective historique nous a aussi permis de ré-encastrer les coopératives (et plus largement l’économie sociale) dans leurs matrices so­ciales et culturelles. En cela, nous avons voulu aussi renouer avec la tradition la plus ancienne et peut-être la plus noble de l’économie politique, qui ne voulait conce­voir les activités productives de l’homme qu’en fonction du sens qu’elles pou­vaient avoir pour la collectivité toute entière.

 

[1] L’appellation générique de ce type d’initiatives est plutôt celle d’entreprise sociale mais, en pratique, celles-ci développent le plus souvent des pratiques coopératives même s'il ne s’agit pas au sens strict d’un statut juridique de coopérative sociale. Voir à ce sujet le chapitre 6 de l’ouvrage Economie sociale et solidaire, dirigé par J. Defourny et M. Nyssens, De Boeck Supérieur, Louvain-la-Neuve, 2017.

 

Photo : @ Jardin en permaculture.jpg - Wikimedia Commons

Type de Publication:  Analyse

Thème(s) de publication:  Citoyenneté | Économie

Auteur:  Jacques Defourny


Toutes nos analyses sont disponibles en version papier.

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