Analyse par Vincent Delcorps

Néolibéralisme et perte de sens

Mars 2018


C’est un mot qui ne laisse pas indifférent. Un terme polémique. Repoussoir. Toujours utilisé par les détracteurs de la réalité qu’il entend recouvrir, jamais assumé par ceux qui en appliquent les principes. C’est bien simple : pour les uns, le néolibéralisme est une arme ; pour les autres, c’est un mythe.

Apparu au 19e siècle, le terme connaît une actualité nouvelle à partir des années 1970. Plus qu’une doctrine pure, il recouvre alors un ensemble de courants de pensées qui, en réaction aux théories keynésiennes, tendent à redéfinir le rôle des autorités publiques. Pour certains, le néolibéralisme est synonyme de « laisser faire ». Dans cette logique, l’intervention de l’Etat est réduite à son strict minimum, toute entrave (ou mécanisme de redistribution) étant appelé à disparaître. Pour d’autres, le néolibéralisme est, au contraire, un interventionnisme d’un genre particulier. Qui vise à organiser tous les domaines de la vie selon le principe de la concurrence. Pierre Dardot et Christian Laval définissent ainsi le néolibéralisme comme un système dont la caractéristique est « d’étendre et d’imposer la logique du capital à toutes les relations sociales jusqu’à en faire la forme même de nos vies »[1].

Au-delà des divergences et des nuances, une chose semble acquise : le néolibéralisme fait la part belle aux marchés. Et aux marchés dérégulés.

 

Une « pulvérisation des collectifs »
 

Reste une question : la multiplication et la dérégulation des marchés débouchent-ils naturellement sur des situations optimales ? Tout dépend évidemment des critères avec lesquels on les évalue. Ainsi, interrogé à l’aune des impératifs de justice sociale, le néolibéralisme déçoit. Friedrich von Hayek, considéré comme l’un des pères du néolibéralisme, ne s’en cachait d’ailleurs nullement : pour lui, il importe absolument d’éviter que l’Etat intervienne dans une visée morale de justice sociale[2]. C’est l’action économique d’une multitude d’entrepreneurs qui est, selon lui, à même de créer un ordre social performant – bien davantage qu’un quelconque Etat providence. Dans son esprit, l’autorité publique doit se contenter de permettre à chacun de pleinement exercer sa liberté.

Au final, force est toutefois de reconnaitre que la dérèglementation des marchés, qui a favorisé la circulation des capitaux, a aussi donné une toute-puissance à la sphère financière. Devenant une fin en soi, la finance dicte sa marche à suivre à un ensemble croissant d’acteurs. Constatons aussi, avec l’économiste René Passet, qu’en plaçant l’argent au-dessus de tout, le néolibéralisme a creusé les inégalités à l'échelle mondiale et provoqué une crise du sens et des valeurs[3]. Parmi d’autres maux, il a aussi contribué à l’augmentation de la pression sur l’écologie et au recul de la culture démographique.

Ces conséquences sociétales vont de pair avec des incidences sur les communautés humaines. Invité à ajuster ses comportements à des impératifs de calcul et de rentabilité, l’individu – ou plutôt l’« agent » – doit être logique, rationnel, responsable. S’adapter à tous prix. Telle une société privée, le voilà appelé à devenir entrepreneur de lui-même. Constamment, immanquablement, l’acteur néolibéral est placé en situation de concurrence. Recherchant la maximisation de ses profits, il ne peut le faire qu’aux dépens de ceux des autres. Dans ce modèle, des valeurs telles que la solidarité ou la fraternité ne trouvent pas place. Inévitablement, les liens s’érodent. Pour le sociologue Pierre Bourdieu, le néolibéralisme propose « un programme de destruction méthodique des collectifs »[4]. Le psychanalyste Roland Gori parle, lui, de « pulvérisation des collectifs » et d’ « atomisation des relations sociales »[5].

 

Le dogme de la gouvernance
 

Comme toute idéologie, le néolibéralisme est diffus. Pour ses partisans, il ne relève pas seulement de l’évidence ; il est carrément invisible. Tant il est naturel. Il faut dire qu’il aime se présenter de manière détournée. Jouer avec les mots. Se cacher derrière de prétendus impératifs économiques. S’insinuer dans de lénifiants discours sur les grandes libertés. Se justifier par la nécessité d’évoluer avec son temps. S’expliquer par de prétendues évidences scientifiques. « L’une des forces des modèles inscrits dans une logique néolibérale est de faire prévaloir la forme, la technique, la supposée neutralité des concepts et des outils »[6], a-t-il été déjà souligné. Et pourtant, le néolibéralisme est tout sauf neutre ; il est un choix politique. Et comme tout choix, il est contestable. Et doit être discuté.

Force est toutefois de constater qu’il est malaisé d’entrer dans un véritable dialogue avec les tenants de la pensée néolibérale. Car plus que dans un cadre ouvert, c’est dans un véritable système néolibéral que nous évoluons. Comme tout système, celui-ci a d’ailleurs ses pratiques, ses dispositifs, ses dogmes et ses tabous. Pour se dire et se répandre, il a aussi ses mots fétiches.

Celui de « gouvernance », par exemple. Certains auteurs n’ont d’ailleurs pas manqué d’en opérer une critique radicale. Tel est le cas d’Alain Deneault[7]. Le philosophe canadien montre que le mot a été implanté dans l’espace public par l’entourage de la Première ministre britannique Margaret Thatcher, dans les années 1980. Il a ensuite progressivement fait son entrée dans le vocabulaire officiel de très nombreuses organisations (Etats et organisations internationales, mais aussi ONG, universités…). L’idée : toute institution doit être gérée comme une entreprise, sur la base des mêmes critères d’efficacité et de productivité. La formule est séduisante. Permettant aux organisations d’améliorer leurs performances, de gagner en rentabilité, elle semble même relever de l’évidence. Et pourtant, en réduisant la politique à de la pure gestion – ou en hissant la simple gestion au rang de politique – on pose un choix qui est loin d’être anodin. « Jusqu’alors, la gestion gouvernementale avait toujours été entendue comme une pratique au service d’une politique publiquement débattue », relève Deneault, qui s’inquiète de voir la politique réduite à une « technique qui s’enseigne »[8]. Plutôt que d’abord considérée comme un modèle de société qui soit débattu.

 

À l’école comme au travail
 

Force est de constater que les mécanismes relevant du néolibéralisme sont à l’œuvre dans nos sociétés. Dans bien des domaines, ils provoquent d’ailleurs un malaise souvent vif. Parmi d’autres, le monde de l’enseignement en offre une belle illustration. En 2016, le sociologue Bernard Delvaux (UCL) dénonçait ainsi trois maux qui traversent l’école secondaire belge francophone : l’esprit de compétition, l’utilitarisme et l’individualisme[9]. Pour lui, l’école « ne donne pas suffisamment de place à la question du sens et elle ne participe pas vraiment au développement d’un citoyen qui estime que sa liberté dépend aussi de l’action collective. » Et encore : « l’école est ancrée dans une société soumise aux logiques de capitalisme et néolibéralisme. »

L’enseignement supérieur n’est pas épargné[10]. La hausse des droits de scolarité, observée dans de nombreux pays de l’OCDE, en est un indice, en même temps que la stagnation des financements publics et l’invasion des capitaux privés. Dans un autre ordre d’idées, la tendance à recourir à des « experts » externes plutôt qu’aux responsables politiques lorsqu’il s’agit de réformer les systèmes d’enseignement, participe d’une même tendance. Sans même parler de la concurrence, toujours plus grande, entre établissements. Il en résulte une marchandisation du savoir, qui favorise la reproduction des inégalités et peut susciter de vrais malaises dans les corps enseignants. En décembre 2017, dans une carte blanche, cent-vingt-quatre membres du personnel de l’Université de Liège regrettaient l’évolution de leur institution[11]. Celle-ci, selon eux, « multiplie et technicise ses procédures, et même les savoirs qu’elle transmet, pour les configurer en produits vendeurs », « compte tant qu’elle peut », « organise la concurrence interne », « pense que les étudiants sont des parts de marché, et que la recherche est un investissement qui doit rapporter ».

Le monde du travail est assurément un vaste espace de jeu pour le néolibéralisme. Révélatrice à cet égard est l’émergence d’un nouveau mal. Le « brown-out » frappe les personnes contraintes d’exercer des tâches absurdes, vides de sens, voire carrément contraires à leurs valeurs. En quête d’un job épanouissant, de jeunes salariés, souvent brillants, se retrouvent ainsi invités à mettre en veilleuse leur intelligence autant que leurs idéaux. Lorsque le sens s’en est allé, il ne leur reste plus alors qu’à démissionner, se révolter. Ou à se résigner.

Dans le domaine social, on trouve aussi des proies idéales. Souvent pétris d’idéaux, ces travailleurs constatent que l’idéologie néolibérale vient « percuter les valeurs sur lesquelles [leur travail] s’est développé »[12]. En mars 2017, la Fédération des maisons médicales belge francophone s’intéressait à l’impact de l’idéologie néolibérale sur les soins de santé[13]. Elle mettait notamment en évidence les conséquences néfastes de ces politiques sur le bien-être des soignants : « la perte de (…) sens, les injonctions paradoxales, les exigences de moins en moins réalistes et les visions inadéquates de leur rôle nourrissent un malaise grandissant ». Les incidences s’observent aussi au niveau des soignés : « le système néolibéral guidé par la rentabilité économique réduit la qualité des soins et surtout contribue à les déshumaniser ».

 

Des mots et du sens
 

Inévitable, la question s’impose : que faire ? Décoder les situations, d’abord. Observer, analyser, comprendre, repérer les mécanismes à l’œuvre. Prendre position aussi. C’est-à-dire oser s’attaquer aux dogmes. Désacraliser les idoles. Remettre en question les discours lisses et les évidences qui n’en sont pas. En clair : combattre l’indiscutabilité des choses.

Car non, la réussite d’une entreprise ne se mesure pas seulement au rapport chiffré qu’elle dépose. La valeur d’une société ne se jauge pas uniquement à la croissance de son produit intérieur brut. Et le marché n’est pas toujours l’instrument le plus approprié pour organiser les échanges. C’est à l’ensemble de leurs fruits qu’il faut évaluer la valeur des arbres. Et parmi ces fruits, ceux récoltés par les plus démunis doivent retenir notre particulière attention.

Pour créer les conditions de dialogues authentiques, des mots sont nécessaires. Bien sûr, certains sont piégés – nous avons évoqué plus haut le cas du terme « gouvernance ». Et pourtant, s’il importe de décoder l’idéologie qui peut se cacher derrière les mots, il n’est pas pour autant question de ne plus s’en servir – à bien des égards, le terme « gouvernance » peut ainsi être utile et éclairant. Plus que leur usage, c’est leur instrumentalisation qu’il faut regretter. Les mots deviennent dangereux lorsqu’ils se laissent enfermer dans des significations étroites. Lorsque leur simple expression réduit le champ des possibles. Lorsqu’ils ne servent plus le dialogue mais qu’au contraire, ils le closent. Pour qu’ils puissent redonner du sens à nos échanges, il convient dès lors de retrouver le poids des mots.

Enfin, l’on ne sera crédible qu’en proposant des alternatives. Dans bien des domaines, elles existent. Ce dossier en présente un certain nombre. Plus ou moins abouties, plus ou moins utopiques. Toutes discutables. Au-delà, beaucoup d’autres idées restent à inventer. Elles demandent de tenir compte de l’air du temps, toujours changeant. Elles exigent donc créativité et inventivité. Elles demandent de redonner son importance à une pensée libérée. Elles exigent donc intelligence et curiosité. Elles demandent de garder à l’esprit le sens de la justice. Elles exigent donc du cœur autant que de la raison. Elles demandent d’agir collectivement. Elles exigent donc la création d’espaces d’échange et de dialogue.

Mais le jeu en vaut la peine. Car il s’agit de vivre ensemble – tous ensemble – en société. Et de permettre à chacun d’y trouver sa place. Et du sens.

 

[1] P. Dardot, Ch. Laval, Ce cauchemar qui n’en finit pas. Comment le néolibéralisme défait la démocratie, Paris, La Découverte, 2016, p. 10.

[2] P. Dardot, Ch. Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, Paris, La Découverte, 2009, p. 248.

[3] À ce sujet, voire R. Passet, Les Grandes Représentations du monde et de l'économie à travers l'histoire, LLL, Les Liens qui Libèrent, 2010.

[4] Le Monde diplomatique, mars 1998. 

[5] L’Humanité Dimanche, 26 décembre 2015.

[6] P. Savignat, « Le travail social aux défis du néolibéralisme », dans Le Sociographe, 2009/3, p. 25.

[7] A. Deneault, La médiocratie. Avec Politique de l’extrême centre et « Gouvernance », Montréal, 2016, p. 189-318.

[8] Ibid., p. 201 et 205.

[9] Le Soir, 15 juin 2016.

[10] F. Fecteau, « Politiques néolibérales et enseignement supérieur. Un double affront aux sociétés démocratiques », dans La Revue nouvelle, 2/2017, p. 35 -41.

[11] La Libre Belgique, 4 décembre 2017.

[12] P. Savignat, « Le travail social aux défis du néolibéralisme », dans Le Sociographe, 2009/3, p. 23.

[13] Santé conjuguée, n°78, mars 2017 (www.maisonmedicale.org).

 

Histoire de mots

Libéralisme politique : Si le terme « libéralisme » n’apparaît qu’au 19e siècle, dès le 17e siècle, des penseurs comme Thomas Hobbes et John Locke posent les jalons d’une doctrine politique nouvelle. L’idée de base : chaque être humain possède des droits fondamentaux inaliénables qu’aucune autorité ne peut violer. Conséquemment, les pouvoirs de l’Etat doivent être limités. Dans la vision libérale, la principale mission de l’Etat consiste à garantir la liberté des individus. Cette dernière, en effet, est considérée comme le fondement de leur épanouissement.

Libéralisme économique : Adam Smith, grand penseur du 18e siècle, est considéré comme le chef de file du libéralisme économique. Sensible aux questions de justice sociale, il estime que si chaque individu œuvre dans son propre intérêt, c’est l’intérêt général qui sortira gagnant. Conséquence : il convient de permettre à chacun d’exercer librement ses activités. Ce qui veut dire qu’il faut réduire à leur minimum les entraves aux échanges et les interventions de l’Etat dans l’économie.

Néolibéralisme : ce terme, contesté, est généralement utilisé pour désigner les évolutions que connaît la pensée libérale au cours du 20e siècle, et qui s’épanouissent à partir des années 1970. Bien qu’ils s’en soient toujours défendus, il est fréquemment associé à la pensée de Friedrich von Hayek et de Milton Friedman. Ceux-ci défendent fermement le libre fonctionnement des marchés. Ils s’opposent aussi à toute intervention étatique qui se ferait en faveur d’une hypothétique justice sociale.

 

Comment se positionner face au néolibéralisme tout puissant ?

Le philosophe canadien Alain Deneault s’est livré à l’exercice de décrire différentes attitudes possibles. Ces figures sont des personnages conceptuels, à prendre avec un grain de sel bien sûr. Ils illustrent surtout les réactions types qu'on peut avoir face à la médiocratie comme phénomène social.

  • L’aliéné : Ce système crée des injustices ? Aveuglé, l’aliéné ne s’en aperçoit guère. Pour lui, Les choses sont telles qu'elles sont parce que telles sont-elles, et cet ordre fait un avec le champ des possibles. La loi est la loi. C’est comme ça. A grands renforts de café et de psychotropes, il joue le jeu, fait comme si. Ça lui réussit parfois. Pas toujours. Pour tenir le coup, il doit payer un prix très lourd.
  • Le candide : Bon et naïf, il trouve le bien partout – même où il n’y en a pas. Sans cesse, il cherche le positif. C’est dans cet état d’esprit qu’il accepte la place qu’on lui impose, et s’approprie les justifications de l’idéologie néolibérale à la mode. Moins perfide que le médiocre, pour le système, il constitue cependant une véritable aubaine. 
  • Le médiocre : pour lui, c’est la fête tous les jours ! Ethiquement, ça fait longtemps qu’il a abdiqué. Aux valeurs, il préfère les stratégies. N’essayez pas de connaître le fond de sa pensée : celle-ci varie au gré des intérêts des puissants qu’il doit séduire pour mieux se positionner sur l’échiquier social. Définitivement, il est né à la bonne époque.
  • Le médiocre malgré lui : il est un homme contraint et donc torturé. Ce système l’insupporte, certes. Mais que faire ? C’est qu’il doit nourrir sa famille, rembourser son emprunt… En attendant, il ne manque pas de s’engager, de militer, quitte à faire des heures sup’. Il aimerait en faire davantage. Mais il n’y parvient pas. Il ressent souvent une grande fatigue morale qui l’empêche de concevoir de nouveaux modes d’existence.
  • L’homme qui dort : Jouer dans ce jeu-là ? Très peu pour lui ! Il préfère rester dans son coin, ne pas se mêler de tout ça. Il faut dire que l’homme méprise viscéralement l’autorité conformiste qui règne sur le monde. Il refuse de se soumettre à des règles qui le navrent. Ce refus vient des tripes, il n’est pas réfléchi intellectuellement. 
  • La tête brûlée : artiste, militant, intellectuel, cet esprit libre tient à son indépendance. Radicalement, consciemment, il clame haut et fort son opposition au système. Il ne craint pas pour sa carrière, seulement pour le respect de ses valeurs. Au fond de lui, peut-être a-t-il parfois peur : c’est qu’il sait bien qu’un tel positionnement risque de mener à sa perte…

Type de Publication:  Analyse

Thème(s) de publication:  Démocratie | Économie | Questions de sens

Auteur:  Vincent Delcorps


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