Analyse par Vincent Delcorps

Promenade à Liège, en clair-obscur

Par Vincent Delcorps, rédacteur en chef d'En Question

Banques, pâtisseries, petites grandes surfaces et lieux de bouche. En même temps que vous descendez la rue Saint-Gilles, vous vous enfoncez dans Liège et ses lumières. Plus vous vous approchez du centre, plus l’humeur se fait gaie. Le début de l’automne n’a pas encore chassé les effluves de l’été. Les terrasses sont remplies, les étudiants sont de sortie. En ces temps de campagne, des affiches colorées rivalisent d’ingéniosité pour capter votre regard et réjouir les façades de la cité.

Ce n’est que dans un second temps que votre attention glisse des enseignes aux bas-côtés. Se surprend à errer à l’ombre des lumières. À délaisser, étonné, le regard fuyant de passants pressés. À vos pieds, un homme se tient croupi. Plus loin, dans l’entrée d’un magasin, des couvertures couvrent mal un chien et son maître. Vous entendez un vague air d’accordéon, et devinez un musicien. Au loin, un homme tente d’obtenir quelques piécettes en échange de quelques fleurs.

« Lui, il est comme nous »
Sans vous en apercevoir, vous voilà déjà place de la Cathédrale. Un événement s’y déroule : en présence de Monseigneur Delville, l'évêque du lieu, une nouvelle croix est hissée au sommet d’une des tours. 250 kilos, drapée d’or. Du lourd. Et du chic. Françoise assiste à la cérémonie. Son regard tombe sur Nathalie, assise à l’autre bout de la place. Loin de l’effervescence. Nathalie est une vieille connaissance de Françoise, croisée au hasard de l’une de ses rencontres. Une femme pauvre. Françoise va vers elle. Lui explique l’événement. L’invite à s’y joindre. Et à se placer au premier rang. « Moi, je crois. Il nous protège », chuchote Nathalie.

Françoise, sœur de son état, est une habituée de la rue. Et une amie des tout petits. « Ce qui me motive, c’est de rencontrer la personne, explique-t-elle. Souvent, le contact est assez bon. Ce sont des rencontres fraternelles. Les personnes de la rue ont soif d’être entendues en profondeur ! Quand je les rencontre, on ne parle pas nécessairement de religion. Ceci dit, plusieurs d’entre elles identifient leur vie à celle de Jésus souffrant. En voyant une croix, une personne m’a dit un jour : ‘lui, il est comme nous !’ » Françoise ne le cache pas : la fragilité des plus pauvres rejoint la propre sienne. « Moi-même, je n’ai pas toujours confiance en moi. Je suis une pauvre, mais j’ai été visitée. C’est pour ça que je vais vers les plus pauvres : ils nourrissent ma vie intérieure ! »

Un autre regard sur la pauvreté
Rive gauche. Françoise vous invite à longer la Meuse. Puis à reprendre vers l’intérieur des terres. Vous arrivez au pied de la Collégiale Saint-Denis. Quartier pas super bien famé. Par le passé haut-lieu des dealers, connu pour sa prostitution, il est en train de se renouveler. Alors que vous vous faufilez dans une ruelle, vous voilà invité à entrer dans un bâtiment. Un étonnant complexe composé d’une cure réaffectée, d’une petite maison, et de « Casa Béthanie ». En quelques instants s’improvise un repas, tandis qu’arrivent les habitants de l’endroit. Sœur Bérengère, 42 ans, mène les présentations. Elle nous parle de ce lieu tout récemment créé, appelé à répondre « aux cris des pauvres non entendus ». Un espace où vivent ensemble personnes fragilisées et volontaires. Un projet qui a pour objet de lutter contre l’isolement et d’aider les personnes à trouver un « chez eux ». À ses côtés, une jeune femme accueillie depuis deux mois, approuve doucement : « Je trouve ici un lieu de simplicité. Les gens sont très ouverts, c’est familial… ».

Accompagnée de son fiston âgé de quelques mois, Sophie nous rejoint. Avec Tim, son mari, elle habite la maison adjacente. Tous les matins, ils participent à la prière communautaire ; régulièrement, ils se joignent aux activités de la Casa. « Ce lieu nourrit notre quête de relations humaines et notre recherche de sens. On s’est construit ici. J’attache beaucoup d’importance au fait que notre enfant est un bébé ‘communautaire’. » Au fil des mois, depuis qu’elle habite là, Sophie a vu aussi se modifier son regard sur la pauvreté. « Avant, il m’arrivait de ne pas savoir quoi faire quand je croisais des pauvres dans la rue. J’avais plutôt tendance à éviter la rencontre. Aujourd’hui, je vais vers eux. Je les regarde droit dans les yeux, je leur dis bonjour… Je fais de belles rencontres. Je suis surprise de voir des gens qui, malgré leur situation peu enviable, gardent une très grande confiance. En même temps, d’autres se montrent surtout révoltés… »

Fin du repas. Chacun s’en retourne vaquer à ses activités. Bérengère prend la route du CHU. Elle y est aumônière et, bien souvent, témoin de la manière dont pauvreté matérielle et fragilité physique se conjuguent. « Mon travail consiste surtout à écouter. Je me souviens d’un patient qui, après une rencontre, m’a dit qu’il n’avait jamais été écouté comme ça… Il m’arrive aussi de raconter des passages de la Bible. Je rencontre beaucoup de gens blessés par l’Église – mais pas par Dieu ! Je leur montre que Dieu continue à les aimer, que le fil n’a jamais été rompu… »

« Les plus pauvres me sont rivés au corps »
Demi-tour. Vous reprenez la route de Liège Carré. Au 92 de la rue Saint-Gilles, à l’ombre de l’immense collège Saint-Benoît Saint-Servais, une communauté jésuite est renseignée. Etienne de Ghellinck vous y accueille. Yeux cerclés par d’immenses lunettes, il a le sourire bienveillant des gens simples. Il vous fait traverser l’Espace Loyola, découvrir une sombre chapelle, passer devant un coin cuisine, puis vous installe dans un petit local sans prétention. Pendant que l’eau bout, il vous parle de sa vie. Il remonte le temps, et celui-ci s’arrête. Il se souvient de ce stage effectué vers 1970, à Paris, chez ATD Quart Monde. « Depuis lors, les plus pauvres me sont rivés au corps », confie-t-il. Chaque fois qu’il sort, Etienne s’efforce d’être vigilant. « Le minimum, c’est de regarder les gens de la rue. Même quand je suis pressé, j’essaie de les saluer. Beaucoup disent se sentir transparents ; ça leur fait mal. Ce qu’ils désirent d’abord, c’est de ne pas être jugés ou méprisés. Qu’on ne leur marche pas sur les pieds. Après, si la rencontre est régulière, un apprivoisement peut se faire. Dans ce cas, on ne sait jamais ce sur quoi cela peut déboucher… »

Avec trois femmes, le prêtre a lancé un petit groupe. Deux par deux, ils s’en vont à la rencontre des gens de la rue. Pour partager, rencontrer, recueillir. La foi ? Pas d’abord ! C’est la profondeur de l’humain que creusent les quatre compagnons. Dans la rue, elle se traduit par une forte fraternité, un sens de l’accueil, une sensibilité à l’injustice… Et puis, parfois, par une quête de Dieu. « Certains souhaitent être soutenus dans leur foi, reprend Etienne. Je me souviens de cette femme, et de son fils. Elle avait une foi étonnamment profonde, écrivait des prières, se rendait fréquemment à la messe. Son fils avait une foi plus fragile. Plusieurs fois, il a voulu se suicider. Il avait besoin d’être entouré, soutenu. J’essayais de lui apporter cette amitié, cet intérêt gratuit. Et cette invitation à ne pas rester isolé. En fait, je m’intéresse surtout à ceux qui battent de l’aile… »

Vous retrouvez la rue. Le temps s’est assombri. Rafraîchi. Tandis que vous vous enfoncez dans votre anorak, vous pensez à l’hiver, proche. Au froid, meurtrier. À Liège comme partout, la pauvreté tuera dans les prochains mois. Mais vous savez aussi que dans la Cité ardente comme ailleurs brillent des étoiles. Au cœur de la rue, des hommes et des femmes apportent un peu de lumière en posant un regard, en donnant de leur temps, en offrant un couvert. En reprenant votre train, vous vous demandez comment, cette année, vous pourrez, vous aussi, être un ange gardien.


 

La pauvreté à Liège

Avec une agglomération de 700.000 habitants, Liège est la troisième ville du pays. Réputée pour son fier esprit, son fort accent, ses gaufres et son Standard. Mais aussi pour son important taux de pauvreté. Dans la ville-même, 40.000 personnes vivent sous le seuil de risque de pauvreté. Plus d’un quart d’entre elles doivent faire appel aux services d’aide alimentaire pour manger à leur faim. Autre défi : le logement. Lors de la récente campagne électorale, le Parti du travail de Belgique avait d’ailleurs largement orienté sa campagne autour du « droit au logement ».

 


 

Type de Publication:  Analyse

Thème(s) de publication:  Initiatives locales | Justice sociale | Pauvreté et exclusion | Questions de sens | Solidarité

Auteur:  Vincent Delcorps


Toutes nos analyses sont disponibles en version papier.

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