Le 04 septembre 2021

Dialogue interreligieux : « la porte du ciel est partout »

Après des siècles d’idéologies strictes qui niaient l’Invisible et des décennies de théologie sur la mort de Dieu, nous nous trouvons devant un nouveau paradigme. La résurgence du spirituel a conflué avec la pluralité culturelle et religieuse, donnant naissance à un étrange magma de courants et de traditions. Le défi consiste en ce que cette résurgence intègre les contributions des générations précédentes. On peut espérer un temps nouveau dans lequel les visions découvrent qu’elles se rendent mutuellement nécessaires. On pourrait le comprendre comme étant l’occasion d’intégrer la transcendance et l’immanence ; le sacré et le profane ; le Dieu personnel et le Dieu transpersonnel. Cette synthèse est appelée à combiner aussi contemplation et engagement éthique, science et spiritualité, technologie et écologie, capacité critique et attitude admirative. Elle sera le résultat de la rencontre de différentes traditions religieuses et cosmovisions de l’humanité. La réaliser n’est pas une tâche aisée parce que la synthèse ne se situe pas sur le même plan que ses antinomies mais dans un domaine de plus grande profondeur où chacune d’elles est appelée à aller au-delà d’elle-même. Cela exige une transparence du regard et une ouverture d’esprit et du cœur, permettant que les choses dévoilent leur ultime profondeur, le secret de l’intériorité qui rend toutes choses sacrées parce que le sacré est le fond duquel elles émergent.

Un moment opportun pour les religions et les traditions spirituelles

Nous ne sommes qu’au début de ce temps de civilisation insolite, pressenti par le philosophe Karl Jaspers comme une seconde ère axiale, dans laquelle la mutation de conscience ne se produirait pas isolément mais massivement. Dans notre village global, « ce qui se passe est universel, embrasse tout ». D’une manière analogue, dans la pensée de Teilhard de Chardin, deux types de croissance sont envisagés : la croissance quantitative et la croissance qualitative. Dans cette situation, il est naturel que s’installe la peur de perdre les contours de l’identité propre, ce qui explique les mouvements fondamentalistes. Ces mouvements sont des réactions de défense devant la peur que la terre ferme connue ne disparaisse. C’est ici que les religions et les traditions spirituelles ont beaucoup à apporter parce que, si elles sont génératrices d’identités, elles aident aussi à dépasser l’égocentrisme en direction de la conscience d’un tout plus grand et universel. Plus l’expérience religieuse est profonde, plus elle rend possible le dépassement de sa propre identité, autant personnelle que collective. Le signe de la croissance est l’ouverture à l’autre. La vraie expérience religieuse pousse à aller de l’avant sans peur, à se perdre dans un horizon qui n’est pas encore connu et qui libère de l’autoréférence. Ce développement permet de puiser dans des sources plus amples et plus profondes qu’uniquement celles de sa propre tradition, des sources qui sont inter-religieuses et trans-religieuses.        

Invitation au voyage vers l’altérité

Rencontrer le différent est une expérience qui peut se comparer à un voyage, à un exode vers l’altérité. Il s’agit d’un déplacement en trois temps. En premier lieu, nous partons de chez nous. « Chez nous » signifie toutes les valeurs, le langage, les habitudes et les croyances que nous avons et qui nous structurent de l’intérieur. Cette identité nous construit depuis la racine. Nous ne le savons pas parce que nous ne connaissons pas l’autre. Lorsque nous nous mettons en route et que nous rencontrons l’autre, il se produit un éloignement. L’autre m’altère, me met face à l’inconnu. Nous éprouvons à la fois inconfort et fascination. La rencontre authentique et le vrai dialogue se passent quand, au lieu d’imaginer l’autre, le grandissant ou le dénigrant, je le laisse parler pour lui-même et faire voir son monde. Alors « à travers la parole » (dialógos) se produit la révélation du différent, dans ce cas les croyances qui sont les siennes, celles qui le nourrissent, le guident, l’éclairent et le font croître vers la vie et le Mystère, de la même façon que lui apprend à écouter les miennes. Car je ne peux pas oublier que moi je suis l’autre pour lui. Enfin, il y a le retour chez soi. Celui qui retourne n’est pas le même que celui qui est parti. Quelque chose de neuf s’est infiltré en lui sans qu’il cesse d’être lui-même. Sa propre identité n’a pas été détruite, mais il découvre petit à petit que rien n’appartient à personne et simultanément tout appartient à tout être humain sur cette terre. Il s’agit de mettre en route une vraie metanoia – une transformation de l’esprit, du cœur et de la sensibilité – pour se comprendre soi-même et comprendre l’autre d’une manière différente.

Les effets de la rencontre

Tout ceci implique de désarticuler les frontières et d’encourager la réconciliation entre les communautés. D’où la nécessité de patience et d’intelligence, deux vertus propres aux traditions spirituelles. La patience est nécessaire parce que nous sommes devant de longs processus qui demandent une lente transformation des mentalités faites de peurs ancestrales et de réelles blessures ; et l’intelligence est nécessaire parce que dans cette interrelation complexe de causes et effets, nous devons apercevoir la gestation de ces processus pour les identifier et les alléger, libérant les forces de vie et écartant les pulsions de mort qui s’interposent. Si nous arrivons, avec beaucoup de finesse, à capter et déployer les énergies les plus nobles, la rencontre entraînera des effets merveilleux : la purification de notre propre héritage, la fécondation mutuelle de nos traditions et des synthèses supérieures encore à réaliser. Nous sommes appelés à ce que ces synthèses se fassent, bien que nous ne sachions pas comment elles vont se produire. Synthèse n’est pas synonyme de mélange, mais une nouvelle combinaison d’éléments qui produit un approfondissement et un élargissement des perspectives pour partager la plénitude.

Un chemin accessible à tous

Emanation de l’asbl inTOUCH, le réseau HOPE qui collabore actuellement avec une dizaine de partenaires formule sa vision comme suit :

Nous pensons que la pluralité culturelle et convictionnelle dans nos sociétés
nous invite à évoluer spirituellement
pour vivre en harmonie les uns avec les autres.

Nous croyons qu’il existe une Unité sous-jacente à la diversité
que toute personne peut découvrir,
tout en approfondissant sa propre humanité.

Nous estimons qu’une éducation à cette découverte est possible
et qu’elle permet une croissance et une transformation
des individus et des communautés.

Nous sommes convaincus que tous ensemble nous pouvons contribuer
à une humanité réconciliée et fraternelle,
qui promeut la convivialité et la paix face aux défis contemporains.

Nous souhaitons concrétiser cette vision
en menant en réseau des actions qui matérialisent
notre recherche de l’Un, du Vrai, du Beau et du Bon
– quatre dimensions du sens de l’existence –
et ainsi construire une communauté interconvictionnelle.

Cette vision, portée par les membres et traduite dans des options fondamentales partout où ils s’engagent, connaît un succès certain, notamment par le choix de ses axes :

  1. la recherche de l’Un, c’est-à-dire la promotion d’une culture de l’intériorité en quête de la profondeur du mystère ;
  2. la recherche du Vrai, c’est-à-dire l’effort intellectuel et le travail de formation, toujours inspirés par cette recherche de l’Un ;
  3. la recherche du Beau, c’est-à-dire l’approche du mystère par l’art et la musique ;
  4. la recherche du Bon, c’est-à-dire le développement d’initiatives solidaires.

En guise d’exemple

Tous les vendredis de l’année, dans la cuisine des sous-sols d’une église bruxelloise, une trentaine de bénévoles se réunit pour cuisiner et distribuer 500 colis-repas à des personnes démunies qui squattent dans la ville. L’union fait la force : un pool d’une cinquantaine de personnes toujours ouvert à des nouveaux venus permet que cet engagement dans la durée ne pèse pas. Il y a des dizaines de projets semblables à Bruxelles. La démarche de Union-Help est toutefois originale. L’association est née à l’initiative de quelques femmes musulmanes mais a été accueillie par une unité pastorale catholique, non seulement parce qu’elle dispose de locaux appropriés, mais dans le but de témoigner de la fécondité de la rencontre engagée de croyants de diverses traditions religieuses en réponse à des urgences sociales. Une attention aiguë à ce qui inspire les uns et les autres à rendre service fait partie des règles implicites des vendredis à Sainte Suzanne. Ceci favorise des dialogues souvent très profonds et instructifs entre bénévoles qui épluchent des légumes, remplissent des barquettes ou font la vaisselle. Il s’agit ici de vraies prises de conscience de l’Unité sous-jacente aux différences culturelles et convictionnelles, d’expériences vécues de « Là où deux ou trois se trouvent réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux. » (Matthieu, 18, 20). La clé ? Le désir ardent de la rencontre et l’écoute de l’autre dans le plus grand respect de son altérité.

Moi et toi

Si je suis moi parce que je suis moi et que tu es toi parce que tu es toi,
alors je suis moi et tu es toi.
Mais si je suis moi parce que tu es toi et que tu es toi parce que je suis moi,
alors tu n’es pas toi et je ne suis pas moi.

T. Menachem Mendel Morgensztern de Kotzk (Rabbi de Kotsk)

Souhaitez-vous approfondir ce thème ? Vous pouvez commander « Ouverture à la diversité religieuse » de Javier Melloni via coordination.intouch@gmail.com.