En Question n°137 - juin 2021

La démocratie, précieuse et fragile

Nous sommes tous juchés sur des épaules de géants. Les générations passées nous ont légué un immense réservoir de connaissances, si vaste qu’une vie entière ne saurait suffire à toutes les assimiler. Parmi toutes les inventions humaines, l’une des plus précieuses et des plus inestimables est certainement la démocratie. C’est elle, la voix de la volonté des citoyens, qui a permis l’institution des droits humains. La liberté demeurerait en outre incomplète si les citoyens n’avaient pas la possibilité d’organiser et de gérer la sphère publique.

Dans cet article, je voudrais partager ma compréhension de ce legs posé par le passé entre nos mains en tant que citoyen italien. L’analyse et la définition de la démocratie n’est pas un exercice purement académique. Au contraire, je pense qu’il s’agit d’un devoir essentiel qui incombe à tout citoyen. En effet, ce n’est qu’en comprenant ce que signifie la démocratie que nous pourrons la faire progresser et prospérer. Je soutiendrai que la démocratie repose sur deux pierres angulaires dont chacune est nécessaire à sa survie et son fonctionnement. Ce n’est qu’en assurant leur solidarité que les citoyens pourront préserver la démocratie. L’histoire nous met en garde : les démocraties ne sont pas éternelles. Elles furent souvent remplacées par des régimes autoritaires dans un passé proche de nous, remplissant les pages les plus sombres de notre histoire. Chacun de nous peut faire la différence pour éviter la répétition de ce passé en comprenant et en protégeant les institutions qui nous entourent.

Qu’est-ce que la démocratie ?

Ce que nous appelons démocratie a sans aucun doute considérablement changé au fil du temps. Par exemple, bien que les femmes aient joué un rôle dans la Révolution française, elles n’ont pas obtenu les mêmes droits politiques que les hommes après la chute de la monarchie. De nos jours, de tels systèmes ne pourraient plus être qualifiés de démocraties. Dans cet article, je me concentrerai sur le sens que nous donnons à la démocratie dans notre monde actuel. Je considère que la démocratie repose sur deux fondements : l’institution et l’opinion. Je commencerai par décrire ces deux pôles et soutiendrai qu’ils doivent coexister, car seuls l’équilibre et la communication entre eux peuvent garantir le fonctionnement de la démocratie.

La démocratie comme institution

La démocratie ne peut exister si les citoyens sont privés du droit d’organiser et de gérer la vie publique. Le pôle institutionnel de la démocratie fixe les normes qui règlent à la fois la façon dont la volonté des citoyens se traduit en lois, le gouvernement administre la vie publique et ces lois sont appliquées et mises en œuvre. En particulier, dans les démocraties modernes, la volonté des citoyens s’exprime par le droit universel de voter pour des représentants. Notez qu’il est essentiel que les citoyens puissent se proposer eux-mêmes comme représentants. Si les citoyens ne pouvaient réagir à une liste insatisfaisante de candidats qu’en votant blanc ou en ne votant pas, leur volonté ne pourrait s’exprimer pleinement. Le vote ne peut être efficace que s’il est couplé à une liste endogène de candidats, composée de citoyens, et qui reflète la façon dont les citoyens réagissent au travail effectué par les représentants précédents. Je doute que quelqu’un aurait le sentiment de faire partie d’une démocratie en Belgique si les seuls partis légaux étaient la N-VA et le Vlaams Belang.

Pour clarifier les choses, le pôle institutionnel de la démocratie ne se réduit pas à un ensemble de règles procédurales. À vrai dire, c’est la constitution, au fondement de tout l’appareil institutionnel, qui est le cœur de la démocratie. Sans constitution, rien n’empêcherait le gouvernement élu d’ordonner que soit éliminée l’opposition. Pareille situation abolirait directement ou indirectement la libre expression de la volonté des citoyens et ferait dériver la démocratie vers une autocratie ou une dictature. Il est faux de penser que les révolutions cessent lorsque les constitutions voient le jour. Toutes les plus grandes démocraties sont dotées d’une constitution qui fixe les règles du jeu et limite le pouvoir du gouvernement, empêchant ainsi l’implosion de la démocratie elle-même. Par exemple, la constitution italienne a été rédigée alors que les horreurs du fascisme étaient encore fraîches dans l’esprit des pères fondateurs. C’est pourquoi ces derniers ont conçu la constitution comme un bouclier contre celles et ceux qui pourraient vouloir renverser la démocratie à l’avenir. Tout ce lexique guerrier suggère que les constitutions ressemblent à des armes, ce qui, à mon avis, ne reflète qu’une partie de l’histoire.

La constitution est également un acte d’amour et d’engagement, à l’image du mariage. Le mariage et la démocratie peuvent tous deux être comparés à des contrats entre parties, les époux et les citoyens, dont les règles et les limites contribuent à forger une relation durable qui ne s’épanouirait pas autrement. Dans une belle métaphore, Christiane Singer réinterprète Job 38-11 en établissant un parallèle entre la vie sur terre et le mariage[1]. De même que Dieu a façonné les océans en leur imposant des frontières naturelles, permettant l’émergence des continents et la prolifération de la vie, le mariage ne peut exister et s’épanouir que grâce aux limites que les époux s’engagent à respecter. La démocratie est un mariage entre citoyens dont les vagues d’idées orageuses et enflammées sont canalisées par la constitution. C’est la constitution qui façonne et fait prospérer cette relation en fixant ses limites.

La démocratie comme opinion

Comme je l’ai mentionné précédemment, la démocratie repose sur deux pierres angulaires : l’institution et l’opinion. Si la première est sans aucun doute une condition nécessaire au fonctionnement de la démocratie, elle n’est pas suffisante pour en assurer la vigueur. Est également crucial le débat d’opinions qui alimente le politique, ce pont entre les opinions et les institutions. Par opinion, j’entends la formulation, l’échange et le renouvellement des idées qui allument le feu du débat politique. Il est plus aisé de comprendre la façon dont l’opinion interagit avec les institutions en considérant un cas extrême. En effet, si les citoyens cessaient de se préoccuper de la chose publique et évitaient de formuler des opinions et de les exprimer par le vote, les institutions démocratiques ne seraient que des coquilles vides sans utilité pour le fonctionnement de la sphère publique.

La démocratie défigurée

Les citoyens doivent être conscients de la double nature de la démocratie pour pouvoir en prendre soin et détecter ses pathologies. La théoricienne politique Nadia Urbinati fait de l’interaction entre les deux pierres angulaires de la démocratie la mesure de sa santé[2]. Accorder une préséance à l’opinion ou aux institutions revient à nier la communication nécessaire entre ces deux pôles et risque de défigurer la forme saine de la démocratie. Se concentrer uniquement sur les institutions et réduire les élections à une simple question de compétences et d’expertise menace de transformer la démocratie en technocratie. À l’inverse, le phénomène croissant du populisme, démesurément attaché à l’opinion, oublie le rôle central des institutions. Le leader du parti de la Ligue du Nord italienne, Matteo Salvini, a demandé un jour (sans succès) à obtenir « les pleins pouvoirs pour faire ce qui a été promis […] sans contraintes. Nous sommes dans une démocratie, ceux qui choisissent Salvini savent à quoi s’attendre ». Cet exemple illustre parfaitement la façon dont un poids disproportionné accordé à l’opinion peut miner le rôle des institutions, lesquelles ne sont alors plus considérées que comme de simples contraintes au développement de la volonté de quelques-uns. Un autre exemple de la primauté de l’opinion sur les institutions est donné par le mouvement de la culture de l’annulation qui vise à censurer les opinions et les personnes qui élèvent des propos non conformes à certaines normes morales, contournant ainsi le système judiciaire[3].

L’avenir de la démocratie

Les menaces qui pèsent sur la démocratie sont tout autour de nous. Ce constat ne doit cependant pas conduire au pessimisme. Je suis fermement convaincu que la conscience même du double fondement de la démocratie peut contribuer à la préserver. Les citoyens sont familiers des notions de technocratie et de populisme, ce qui signifie que la plupart des sujets que j’ai abordés dans cette analyse sont déjà entrés dans le débat public. Les citoyens, bien armés pour lutter contre les défigurations de la démocratie, proposent des innovations qui peuvent faciliter la communication entre l’institution et l’opinion. Un exemple est l’intérêt croissant pour la démocratie participative qui, en invitant les citoyens à prendre part plus étroitement à la prise de décisions, renforce le lien entre l’institution et l’opinion[4].

Pour conclure, je tiens à préciser que le but de cette analyse est d’offrir une façon de penser la démocratie pour détecter ses fragilités dans l’espoir d’y remédier. Ce que je n’ai pas fait, c’est énumérer toutes les menaces auxquelles la démocratie doit faire face aujourd’hui. Celles-ci sont multiples. Des citoyens aux sensibilités différentes pourraient trouver l’une ou l’autre plus pertinente et réfléchir à la manière de les résoudre.

Traduit de l’anglais par Evelyne de Mevius

Notes :

  • [1] Christiane Singer, Éloge du mariage, de l’engagement et autres folies. Albin Michel, 2009.

    [2] Nadia Urbinati, Democrazia sfigurata: il popolo fra opinione e verità, EGEA spa, 2017. Traduction de l’auteur.

    [3] Sur la pertinence du mouvement de la culture de l’annulation [cancel culture] pour la démocratie, voir l’analyse de Marie Renard dans ce numéro d’En Question, page xx.

    [4] Par exemple, dans ce numéro d’En Question, Christoph Niessen (page yy) rend compte de l’expérience de démocratie participative de la communauté germanophone de Belgique, où des citoyens tirés au sort sont impliqués dans la proposition de lois.