En Question n°132 - mars 2020

Les grands défis de l’agriculture en Belgique

Il n’a presque pas plu depuis trois mois. La terre est sèche et craquelée. À perte de vue s’étendent les champs de maïs, sans aucun travailleur à la ronde. En cette chaude soirée d’été, on entend juste le bruit des canons d’irrigation et des drones qui survolent la zone. Les oiseaux se sont tus ; ils ont presque tous disparu, après les arbres et les haies. Sur la clôture, le panneau est clair : « Propriété privée – Bank & Food Inc ». La terre appartient à un fond de pension, géré par des fortunes chinoises que personne ne connaît. La gestion de la terre est entièrement automatisée, contrôlée par ordinateur. La présence de variétés OGM « résistantes à la sécheresse » s’est imposée sous la pression des lobbys des industriels, malgré l’opposition des citoyens. Il n’existe d’ailleurs plus qu’une seule sorte de maïs, détenue par une filiale de Bank & Food Inc. Les fermes ont disparu, au profit de gigantesques hangars pour les machines, pilotées par GPS. À leurs côtés, des dizaines de bâtiments contiennent des millions de poulets. Enfin, c’est ce qu’on dit, car personne ne les a jamais vus.

crédit : Michal Janek



Les quatre crises

Cette vision du futur de nos campagnes peut paraître exagérée, catastrophiste, voire ridicule. Elle représente pourtant l’aboutissement de tendances profondes et bien réelles, qui agitent actuellement le monde agricole. Celui-ci traverse en effet une série de crises profondes et parallèles.

La première est sociale. En moyenne, depuis l’an 2000, la Belgique a perdu quatre fermes tous les jours[1]. La moyenne d’âge des agriculteurs wallons est élevée et de nombreuse fermes ne trouveront pas de repreneur[2]. Le seconde est bien sûr économique : nos agriculteurs sont dépendants des subsides pour leur survie économique, surtout dans le secteur de la viande bovine. Leur niveau de revenu n’a pas progressé[3]. L’ouverture des marchés les a mis en concurrence avec des producteurs dont les coûts de production étaient beaucoup plus bas. La troisième est environnementale et climatique. Depuis 1990, la Belgique a perdu 55% de ses oiseaux des zones agricoles[4], indicateur de biodiversité. Une enquête menée par Greenpeace en 2018, a révélé qu’un cours d’eau en Flandre (le Wulfdambeek, près de Courtrai) contenait pas moins de 70 pesticides différents, dont 18 étaient interdits en Europe. En Flandre, la qualité des eaux de surface a empiré ces trois dernières années, rendant inatteignables les objectifs fixés il y a cinq ans[5]. En parallèle, la Belgique a utilisé l’année dernière près d’un million de tonnes de soja, principalement d’Amérique latine, destiné à l’alimentation des animaux d’élevage[6], en particulier les porcs et les volailles dont la production s’est dramatiquement intensifiée. D’après des études menées par l’Union européenne, le soja – et donc l’alimentation animale – a toujours été le principal contributeur européen de la déforestation à l’échelle mondiale[7]. Au Brésil, le Cerrado – savane la plus bio-diverse au monde – a perdu près de la moitié de sa surface d’origine au profit de l’agro-industrie, et notamment du soja.

Plus de 60% de nos céréales sont destinées à l’élevage animal. Leur production est fortement dépendante de produits phytosanitaires. Les émissions de gaz à effet de serre du secteur, après une baisse importante, stagnent depuis dix ans. Les pistes de progrès sont très limitées. Dans le même temps, les vagues de chaleurs, aggravées par le réchauffement global, impactent durement les récoltes et sèchent les prairies. Les fonds de calamités s’épuisent. Enfin, la dernière crise est sociétale : les citoyens/consommateurs ont de nouvelles attentes, en matière de bien-être animal, de santé, d’alimentation. Pour sa part, et au vu des efforts déjà réalisés, le monde agricole se sent injustement critiqué, voire stigmatisé. Il est persuadé qu’en « éduquant » le consommateur, celui-ci paiera un prix juste à la caisse et augmentera ses achats de steak blanc-bleu, profitant du regain d’intérêt pour les produits locaux. « Quel est le plus grand défi de l’agriculture européenne ? » a demandé la Commission européenne. Pour les citoyens : c’est l’environnement, la pression sur les ressources naturelles. Pour les agriculteurs, c’est le revenu décent[8]. L’incompréhension augmente. 

Ces crises sont des points de basculement qui vont générer des transformations importantes dans les années à venir. Nous sommes à la croisée des chemins. Va-t-on vers un retour des maraîchages bios travaillés à la main ? Ou avance-t-on vers la production de nourriture dans des « usines-laboratoires » détenues par des investisseurs? Au fond, qui décide ? La réponse est aussi ambiguë que l’action politique sur la question. Depuis les années 1960, l’Europe a décidé de subventionner massivement sa production agricole pour assurer sa sécurité alimentaire et, en parallèle, soutenir économiquement le secteur. Mais cette logique d’intervention a coïncidé avec la mondialisation progressive des échanges, la consolidation des groupes agro-industriels et l’ouverture à la concurrence. En parallèle à la perte de leur poids économique, les agriculteurs ont également vu le pouvoir de leurs fournisseurs et de leurs clients spectaculairement augmenter. Aujourd’hui, la valeur de l’agriculture dans le PIB belge ne dépasse pas 1%. Le chiffre d’affaires des producteurs belges d’aliments pour animaux d’élevage représente deux fois la valeur de cette production agricole. En Flandre, ils rachètent les fermes de porcs pour finaliser l’intégration économique[9]. Seules quatre entreprises géantes (Bayer-Monsanto, DowDuPont/Corteva, ChemChina-Syngenta, BASF) se partagent le marché mondial des semences et des pesticides. En aval, les chaînes de distribution se concentrent. En Belgique, à peine quelques centrales d’achat approvisionnent l’ensemble des supermarchés, fixent les prix et les cahiers des charges des produits. C’est « à prendre ou à laisser ». Alors que les producteurs disparaissant, l’agro-alimentaire belge représente une part croissante de nos exportations. Les femmes et hommes politiques viennent pleurer au chevet des agriculteurs, mais quels sont ceux qui osent afficher leur soutien au bas prix des produits agricoles en faveur de l’agro-industrie? Plus personne sur la photo.

Être tous gagnants

Mais la nourriture n’est pas un produit comme un autre. Sa consommation stimule autant nos sens que nos émotions. Les enjeux liés à sa production dépassent le monde agricole et la compétitivité de nos entreprises : il s’agit de nos campagnes, de nos paysages, de notre air, de notre eau, de notre terre, de nos oiseaux, de notre santé, de notre climat. De notre rapport au vivant qui nous entoure. De nombreux producteurs et citoyens veulent reprendre le contrôle de ces enjeux. Des filières courtes et des ceintures alimentaires s’organisent. Des coopératives s’affranchissent des diktats du marché. Les consommateurs se ruent sur les livres de cuisine et fréquentent les commerces de proximité. Le bio explose en Wallonie, avec de grandes ambitions. Cuisiner, c’est choisir.  Manger devient un acte politique.

La politique européenne de l’agriculture ne sera cette année plus décidée à portes closes entre ministres de l’Agriculture et lobbys agro-alimentaires. La commission de l’Environnement du Parlement européen est dorénavant impliquée dans la rédaction des textes. Les États doivent mettre en place des « partenariats » avec les parties prenantes, incluant la société civile. Logique ? Sans doute. Et pourtant, c’est la première fois que cela arrive en 60 ans[10] ! Et ce n’est que depuis 2019 que les syndicats agricoles, l’administration et les ONG environnementales se réunissent pour discuter de cette réforme en Wallonie.

La question n’est pas de savoir qui a « le plus » raison. Les enjeux en cours dépassent nos intérêts personnels. La politique agricole fait face au défi de répondre à de nombreux objectifs parallèles et donc à de nombreuses attentes. La bonne nouvelle, c’est que la Belgique disposera de près de 4 milliard d’euros d’argent européen pour investir dans ces objectifs. Alors que la recherche commence à mettre en évidence les liens possibles entre pratiques agro-écologiques et rentabilité économique, les citoyens, dont les impôts contribuent au budget de la PAC, peuvent demander des « biens publics pour de l’argent public ». N’est-il pas légitime qu’au vu de sa contribution, le contribuable reçoive en retour un bénéfice tangible – c’est-à-dire une biodiversité protégée, des eaux de bonne qualité, un sol sain ?

Le jeu ne peut être à somme nulle : recréer de la valeur pour nos productions, en produisant moins et mieux, reconnecter les mangeurs aux producteurs, faire face à l’urgence climatique, restaurer la biodiversité de nos campagnes, ces enjeux doivent se mêler dans un cercle vertueux. Producteurs, consommateurs, citoyens : nous n’avons d’autre choix que d’être tous gagnants.

Bibliographie

Agrifood Atlas. « Facts and figures about the corporations that control what we eat », Heinrich Böll Foundation, Rosa Luxemburg Foundation, Friends of the Earth Europe, 2017. www.boell.de/en/agrifood-atlas 

Antier Clémentine, Riera Anton, Baret Philippe, « Study on Livestock scenarios for Belgium in 2050 », UCLouvain, 2019.

Greenpeace, Dirty Waters. How Factory Farming pollutes European Rivers, 2018. En ligne : https://www.greenpeace.de/sites/www.greenpeace.de/files/publications/181129-greenpeace-report-dirty-waters.pdf     

IEW, Greenpeace, Natagora, WWF, Il est encore temps de changer de CAP, 2019. En ligne : https://wwf.be/assets/RAPPORT-POLICY/FOOD/FR/Positionnement-paper-FR-2019.pdf

WWF-Belgique, La demande de soja pour l’élevage en Belgique, 2019.

Notes :