Simon-Pierre de Montpellier sur la manifestation nationale de mardi: « C’est révélateur d’un climat social qui se détériore »

Que retenez-vous de cette manifestation?
Déjà une difficulté à s’accorder sur le nombre de participants. Il y a une grosse différence entre les chiffres de la police et ceux des manifestants [l’écart va de 80 000 à 140 000 participants, ndlr]. En outre, les chiffres des syndicats étant sortis assez vite, certains estiment qu’ils étaient encore inférieurs à la réalité. Mais au-delà de cette « gueguerre » des chiffres, il est clair qu’il y avait énormément de monde. Paradoxalement, je trouve que la couverture médiatique du mouvement social lui-même a été assez faible a posteriori. Et, comme trop souvent, on a malheureusement beaucoup parlé des soucis de violence, évidemment choquants mais marginaux.
Comment interprétez-vous le succès populaire de la manifestation? Dix jours plus tôt, la Marche pour le climat avait rassemblé moins de 30 000 personnes…
Je pense que c’est révélateur d’un climat social qui est dur et qui se détériore à certains égards. En Belgique, en 2024, on estimait à 18,3% la proportion de la population en situation de pauvreté ou d’exclusion sociale, ou en risque de le devenir. Et à Bruxelles, on atteignait les 37,3%, un chiffre en hausse depuis quelques années. C’est plus d’une personne sur trois ! Outre la pauvreté, les inégalités augmentent aussi, depuis la crise financière de 2008 – alors que notre pays est traditionnellement peu inégal. Il y a donc non seulement le sentiment d’une détérioration de la situation socio-économique, mais celle-ci se vérifie dans les faits.
Les revendications des manifestants portaient notamment sur les conditions de travail…
Oui. Il faut dire que l’on constate un malaise au travail. En Belgique, entre 2018 et 2023, on a observé une hausse de 44% du nombre de dépressions et de burn-outs liés au travail. C’est énorme. Au-delà, ce qui me frappe, c’est que ce ne sont plus seulement des individus mais également des secteurs entiers qui sont en souffrance. Pensons aux secteurs de la santé ou de l’enseignement. Il y a aussi un mal-être dans le monde agricole. Et avec les nouvelles mesures, il y aura le secteur culturel et associatif. Au de-là de tout ça, il y a encore les problèmes du climat et de l’environnement. A court terme, la vie des personnes n’est pas nécessairement impactée, mais beaucoup de gens gardent ces préoccupations dans un coin de leur tête, et cela n’aide pas au bien-être mental! L’ensemble de ces facteurs participent à une sorte de désenchantement.
La manifestation de mardi vient nous rappeler que la rue peut être un moyen d’action. Sera-t-il pour autant efficace?
Dans la sphère médiatico-politique, on a pu observer une tendance à tenir des propos anti-syndicaux ou anti-militants. Au-delà, plusieurs analystes observent une forme de répression du militantisme s’installer dans plusieurs pays, y compris en Belgique. Les libertés d’association, d’expression, le droit de grève se retrouvent ainsi fragilisés. Et c’est inquiétant. C’est dans ce contexte que la manifestation de mardi doit être analysée. Elle est venue rappeler que les syndicats constituent encore un contre-pouvoir dans notre pays.
Il n’empêche que les moyens d’action évoluent…
C’est vrai. On observe plutôt une tendance à la baisse des manifestations classiques. Parallèlement, d’autres moyens prennent plus d’importance, comme la désobéissance civile. J’observe cela dans le mouvement pour le climat: les militants climatiques ont le sentiment que les manifestations ne fonctionnent pas très bien. Ils se tournent alors vers de nouvelles actions, que ce soit la désobéissance civile ou les actions en justice, par exemple. Il y a en tout cas une diversification des modes d’action. Cela constitue de vrais défis pour les syndicats, qui sont appelés à se renouveler.
Quel type d’impact la manifestation de mardi va-t-elle avoir d’après vous?
C’est difficile à dire. Quand on observe les mobilisations récentes, on peut avoir le sentiment qu’elles ne sont pas forcément suivies de repositionnements politiques. Ce qui ne veut pas dire qu’elles ne sont pas importantes. Ces mobilisations créent un sentiment collectif au sein de la population. Elles peuvent aussi créer des engrenages et, à un moment donné, faire évoluer les rapports de force. Je pense qu’au niveau gouvernemental, on n’est pas tout à fait insensible à ce genre de mobilisation. Dans le chef des partis gouvernementaux les plus éloignés des manifestants, on a certes entendu peu de considération. Je pense que chez Vooruit, Les Engagés ou au CD&V, c’est différent.
Reste que la réalité budgétaire est critique. Le gouvernement dispose-t-il vraiment de marges ?
Il y a toujours des alternatives en démocratie! Faire croire qu’il n’y a qu’une solution possible constitue, pour moi, un appauvrissement assez dangereux de la démocratie. Ici, en l’occurrence, cela me semble contradictoire de dire qu’il n’y a pas assez d’argent public et, dans le même temps, de baisser les droits d’enregistrement, de donation ou de succession. De même, on trouve de l’argent pour investir dans l’armée ou pour aider les entreprises. Je ne dis pas que c’est nécessairement négatif mais ça montre en tout cas qu’on peut trouver de l’argent! Dire qu’il n’y a pas de marge de manoeuvre me semble donc assez fallacieux.
D’après vous, l’Eglise a-t-elle un rôle à jouer, ou quelque chose à dire, sur ces questions?
Je pense que l’Eglise a un rôle à jouer, et j’observe que beaucoup de chrétiens s’engager socialement au nom de l’Evangile – personnellement, c’est mon cas. Je pense que la figure du Christ nous invite à nous engager du côté des plus marginaux, des plus faibles, des plus pauvres. On ne peut pas ne pas se soucier des injustices. A côté des individus, il y a aussi des collectifs chrétiens qui s’engagent. Je pense à « Lutte et Contemplation » en France, qui aligne spiritualité et action militante. En Belgique, il y a « Bâtir le Bien Commun ».
Propos recueillis par Vincent DELCORPS