En Question n°156

Comment raconter les migrations ?

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L’extrême droite a réussi à imposer la question migratoire comme un enjeu électoral central, pour faire passer son discours identitaire et xénophobe. En usant d’équations simplistes : la migration serait un problème, les migrants seraient un danger. Ce discours et le vocabulaire qu’il charrie ont fait tache d’huile et saturent aujourd’hui l’espace médiatique et politique. Comment en est-on arrivé là ? La migration est-elle vraiment un problème ? Quelle image du migrant véhiculent les politiques actuelles en Belgique et dans l’Union européenne ? Est-il possible de faire surgir de nouveaux narratifs plus apaisés sur les migrations ? Ce dossier d’En Question décrypte les ressorts du récit dominant sur les migrations et met en lumière des initiatives, des pratiques et des politiques qui racontent une autre histoire et contribuent à promouvoir une culture de l’hospitalité et de la rencontre.

edito

« On venait en visite »

Christophe Renders

« Centre pour illégaux » pour « centres de détention », « éloignement » pour « expulsion » : le langage des politiques migratoires répressives n’est pas avare en euphémismes. C’est encore le cas avec les « visites domiciliaires » qui se rappellent à notre bon souvenir. Dans les cartons de l’actuelle ministre de l’Asile et de la Migration se trouve un projet de loi devant permettre à la police de forcer l’entrée de toute habitation où réside une personne sans titre de séjour, afin de la placer en détention en vue de son expulsion du territoire. Cela n’a donc rien d’une visite de courtoisie !

Ce projet de loi – requalifions le d’ « arrestations domiciliaires » – a essuyé de nombreuses critiques, dont celle du Conseil d’État. Il mettrait en péril le droit à la vie privée et à l’inviolabilité du domicile, et ne dispose pas de vrai garde-fou, de telle sorte qu’il pourrait bien se transformer en un outil pour rafles, à l’instar de la chasse aux migrants menée par l’ICE, bras armé de la politique migratoire de Trump aux États-Unis. Mais la Ministre ne renonce pas, elle ira de l’avant.

Alors quoi ? Pourquoi cet entêtement ? Ne serait-ce pas parce qu’un tel projet de loi, comme l’explique bien Youri Lou Vertongen dans ce numéro, nous raconte une histoire très simple : celle du migrant danger pour notre société et d’un pouvoir fort et soi-disant protecteur qui ira jusqu’à forcer la porte des mauvais citoyens qui hébergent des sans-papiers ? Mais à vouloir mener des politiques symboles, on s’aveugle sur les risques pour la démocratie.

En mettant en œuvre une politique migratoire « ferme », pour reprendre un adjectif cher aux politiques, les partis démocratiques prétendent répondre aux attentes de la population et combattre l’extrême-droite. Mais 20 ans de politiques de plus en plus dures n’ont pas vraiment éloigné les forces xénophobes des portes du pouvoir, au contraire. C’est une voie sans issue.

C’est d’une révolution copernicienne et d’un changement de regard dont les politiques migratoires ont besoin : ne plus voir les personnes migrantes comme les objets de politiques, mais leur permettre d’en devenir les sujets pour le bien de toutes et tous. Un changement de regard auquel nous invitent les mots de Brassens dans « La Visite », une chanson qui n’a rien perdu de son actualité : « On braquait pas des revolvers, on arrivait les bras ouverts, on venait en visite ».

Henriette Essami-Khaullot : Au-delà des 11 chiffres, réécrire le récit de la lutte et de l’hospitalité

Henriette Essami-Khaullot 

Je suis Henriette Essami-Khaullot, activiste féministe engagée pour la reconnaissance des droits des personnes sans papiers en Belgique. Depuis 2020, au sein de divers collectifs, j’apporte mon expertise à la création de lieux de vie autogérés, à la production d’analyses et de recherches offrant une matière concrète à confronter aux statistiques et clichés. Mon travail consiste à construire des savoirs et des outils (tant pour les personnes premières concernées que pour nos allié·e·s) sur les aspects politiques, sociaux et pragmatiques de notre lutte.

Rukas’I : « On parle beaucoup de nous, trop rarement avec nous »

Rukas’I

Je m’appelle Rukas’I, j’ai quarante-neuf ans. Je suis né au Burundi. Quand je me présente aujourd’hui, c’est comme si j’avais deux vies : celle d’un homme établi, intellectuel, cadre professionnel et propriétaire, et puis celle d’un migrant en Belgique, depuis quelques années déjà. Entre ces deux existences, un abîme, traversé non par choix, mais par nécessité vitale[…]

Zana Hanafi : « Je voudrais qu’on parle objectivement des migrations »

Claire Brandeleer

Zana Hanafi est kurde, originaire de la ville de Kobané et activiste des droits humains. Son prénom lui a été donné en référence à Leyla Zana, première femmes kurde élue au Parlement turc, emprisonnée pour avoir dit « Je prête ici serment pour la fraternité entre le peuple turc et le peuple kurde ». « Cela peut paraitre absurde, mais je pense que je vis l’histoire de mon nom », nous dit-elle…

Exils et récits : Que peuvent les mots quand les discours participent du crime ?

Jacinthe Mazzocchetti

Les migrations ne sont pas seulement des mouvements de populations. Elles sont aussi tressées d’histoires personnelles. Comment faire droit à l’intime de l’expérience de la migration sans la dépolitiser ? À partir de son expérience d’anthropologue mais aussi de poétesse et de conteuse, Jacinte Mazzocchetti plaide pour la création d’espaces où la parole des personnes en exil, en particulier les récits de vie, soit accueillie avec toute la force qu’elle porte en elle.

Dispositifs anti-migratoires et fabrication d’un imaginaire du danger

Youri Lou Vertongen

Les politiques publiques se contentent-elles de résoudre des problèmes ou produisent-elles également des manières de voir le monde ? La question se pose avec acuité pour les politiques migratoires. Quelle histoire nous racontent, en creux, la détention, l’externalisation du contrôle des frontières ou la pénalisation du séjour irrégulier ? Youri Lou Vertongen dissèque ces mécanismes et en appelle à un déplacement radical du point de vue, en commençant par laisser la parole à celles et ceux qui vivent les migrations.

Les enjeux migratoires au cœur de la bataille culturelle

Gérard Pirotton

Dans l’espace médiatique, on parle de plus en plus de « guerre culturelle » pour décrire la stratégie de polarisation de la société assumée par les forces de droite radicale et extrême. Un des principaux champs de bataille se mène au niveau des politiques migratoires. Gérard Pirotton décortique les ressorts de cette bataille et en appelle à miser sur la force de proposition des valeurs de dignité, de bienveillance et d’humanité.

Les migrations en Espagne : un modèle miracle ?

Daniel Izuzquiza Regalado

En février 2026, le gouvernement espagnol annonçait un plan de régularisation de plus d’un demi-million de personnes sans papiers. Comment expliquer cette exception espagnole en Europe ? S’appuyant sur l’expérience des deux dernières décennies, Daniel Izuzquiza Regalado propose une lecture critique de la manière dont s’est construit le vivre-ensemble en Espagne, quelles en sont les limites et pourquoi aujourd’hui la bataille autour des récits sur la migration est aussi décisive que les politiques publiques.

Liège, cité ardente et accueillante

Christophe Renders

Le 27 novembre 2017, le Conseil communal de la Ville de Liège adoptait une motion qui déclarait Liège « Ville hospitalière, responsable, accueillante et ouverte ». Depuis lors, une concertation permanente pour rendre cette motion vivante, s’est établie entre la société civile locale et la Ville. Pour évoquer cette expérience portée par un discours enraciné dans l’hospitalité, En Question a réuni Emmanuelle Vinois, juriste chez Caritas international et engagée comme citoyenne dans le collectif « Liège Hospitalière », et Grégor Stangherlin, directeur en charge de la cohésion sociale et de la participation citoyenne à la Ville de Liège.

Other Talk : Pour un discours qui rassemble

Joke Dillen

Quand on parle de migration et de personnes en exil, on a vite l’impression que la société se divise en deux camps : « pour » ou « contre ». Et dès que ces camps entrent en dialogue, les émotions s’intensifient[…]

Au Café Monde, un grand mezzé de notre humanité

Simon-Pierre de Montpellier

Trop souvent, les discours sur les migrations et l’intégration manquent cruellement d’incarnation. Au Café Monde, un lieu porté par la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés à Louvain-la-Neuve, des personnes aux origines et aux horizons divers se rencontrent, jouent, discutent, partagent des repas et des projets ensemble. Quelles sont les recettes de cette alchimie et pour quels impacts ? Reportage.