En Question n°156 - mars 2026

Pourquoi « gréviste » n’est plus un gros mot dans mon vocabulaire

crédit : Maayan Nemanov - Unspalsh
crédit : Maayan Nemanov – Unspalsh

Avant, face à mes premières classes, je ne comprenais pas les professeurs-grévistes. Pour moi, faire grève était synonyme d’abandon. J’avais le sentiment que chaque minute de cours avait son importance pour que mes élèves, issus de milieux précarisés, puissent s’en sortir au mieux. Je me demandais même combien de temps je continuerais à penser ça avant de me faire contaminer.

Plus qu’une contamination, c’est une vision d’ensemble de plus en plus affinée, à coups de compréhension progressive du système de l’enseignement et de son budget, ainsi que du fonctionnement du gouvernement, qui m’a permis de passer le pas. De me rendre compte qu’en offrant une journée de temps libre à mes élèves, je ne les abandonnais pas à leur triste sort, je les défendais. Je défendais leur scolarité actuelle, les budgets alloués à leur encadrement (cantine, matériel, bâtiments) et les mesures permettant de lutter contre la pénurie, non pas de l’aggraver. Je défendais leur droit à un enseignement de qualité, et pas juste dans les slogans des décideurs politiques pour qui les élèves sont une masse électorale négligeable (puisque pas encore en droit de voter).

Mais je défendais aussi leurs droits et conditions de travail futurs. Si aujourd’hui, je peux, une fois nommée, recevoir un salaire correct, c’est parce que d’autres, avant moi, ont négocié, se sont battus, ont « mis le pays à l’arrêt », pour valoriser la fonction publique ou mettre en place l’indexation des salaires, par exemple. J’ai compris que contextualiser, échanger avec les élèves autour des grèves, des bulletins blancs ou des arrêts de travail s’avérait être un apprentissage comme un autre, qui aurait même peut-être plus de chance de survivre dans leur mémoire que les analyses de poèmes de littérature courtoise du Moyen Âge.

Voilà pourquoi aujourd’hui, « gréviste » n’est plus un gros mot dans mon vocabulaire, mais la base d’un éveil critique, sans être absolu.