À Chicago, une résistance chrétienne face à l’ICE
Aux États-Unis, l’administration Trump mène une politique migratoire marquée par la répression, les détentions arbitraires et les expulsions massives, à l’égard des personnes étrangères ou d’origine étrangère. Face à des politiques injustes et des exactions indignes, en particulier de la police américaine de l’immigration et des douanes (ICE), la résistance s’organise, prenant des formes multiples. À Chicago, la Coalition for Spiritual and Public Leadership (CSPL) s’engage au nom de la foi chrétienne pour la libération des personnes opprimées. À travers le récit de David Inczauskis, nous découvrons les actions marquantes de ce mouvement, signe d’espérance face à la fascisation des États-Unis, qui nous concerne aussi en Europe.

de Broadview pour célébrer le mercredi des Cendres avec les détenus le 18 février 2026 – crédit : Derek Carter
Deux prêtres et une religieuse marchent dans une rue barricadée. Ils portent des cendres et un ciboire[1]. Un policier les regarde passer. Ils reviennent d’une visite pastorale auprès de migrants détenus dans un camp de prisonniers improvisé à Broadview, dans la banlieue ouest de Chicago, aux États-Unis. C’est la première fois depuis plusieurs mois que l’ICE (Immigration and Customs Enforcement, la police américaine de l’immigration et des douanes) leur permet d’entrer dans le camp pour y offrir une aide pastorale.
Au plus fort de l’opération Midway Blitz – nom donné par l’administration Trump à ses raids contre les immigrants à Chicago à l’automne 2025 –, l’ICE a refusé à deux reprises l’entrée à des prêtres et des religieuses catholiques. Les excuses avancées par le gouvernement fédéral pour justifier ce refus ont souvent changé : « Vous vous mettriez en danger en apportant votre soutien spirituel à ces criminels », « Ce centre n’est pas destiné à la détention, mais uniquement au traitement des dossiers », « Vous ne nous avez pas prévenus à l’avance ». Aucune de ces excuses n’était légitime. Le clergé catholique apporte chaque jour son accompagnement spirituel aux personnes incarcérées, y compris aux criminels ayant des antécédents de violence, partout dans le monde. Bien que le centre soit techniquement destiné au traitement des dossiers, il est en réalité utilisé pour la détention. La Coalition for Spiritual and Public Leadership (CSPL)[2], le groupe communautaire dont font partie les deux prêtres et la sœur, avait fait une demande d’entrée plus de sept jours avant les tentatives, conformément à la règle fédérale.
Les yeux remplis de larmes
Les refus de l’ICE en octobre et novembre 2025 ont provoqué un scandale dans la population, en particulier parmi les catholiques. Les médias nationaux et locaux ont diffusé des images de policiers empêchant les religieux et religieuses d’exercer leur ministère, le Saint-Sacrement (hostie consacrée) entre les mains. Même certains modérés et conservateurs se sont demandé pourquoi l’ICE refusait aux détenus leur droit fondamental à la libre pratique de leur religion. Il est probable que l’ICE ne voulait pas que le clergé entre dans l’établissement parce que les conditions à l’intérieur étaient épouvantables. Le bâtiment n’était pas conçu pour héberger et nourrir deux à trois cents personnes à la fois.

Après avoir contactée deux avocats à la fin de l’année 2025, la CSPL a décidé d’intenter une action en justice contre le gouvernement fédéral. Le premier résultat de cette affaire a été une ordonnance rendue par un juge fédéral une semaine avant le mercredi des Cendres. L’ICE a été contrainte d’autoriser une petite délégation de la CSPL à entrer dans le centre de détention le mercredi des Cendres afin d’offrir une aide pastorale aux détenus. L’ICE a également dû établir avec la CSPL un calendrier régulier pour les visites pastorales suivantes.
L’ICE a respecté l’ordonnance du juge le mercredi des Cendres. Le père Leandro Fossá (CS), sœur Alicia Gutiérrez (SH) et le père Paul Keller (CMF) sont entrés dans le centre de détention de Broadview pour découvrir qu’il n’y avait aucun détenu à l’intérieur. Les détentions et les expulsions à Chicago ont ralenti, l’ICE se concentrant sur d’autres États comme le Minnesota. Cela dit, l’ICE a informé les trois ministres que, s’ils restaient pendant quarante-cinq minutes, un petit groupe de détenus allait arriver. Le trio a choisi de rester. Peu après l’entrée des quatre détenus dans le centre, la délégation pastorale leur a offert les cendres. Les yeux remplis de larmes, tous les quatre ont accepté cette offre. Au milieu de leur confusion et de leur détresse, l’Église était là avec eux.
La douce étreinte de l’Église
Pour les pères Fossá et Keller et sœur Alicia, cependant, la journée était loin d’être terminée. Après leur visite à Broadview, ils ont parcouru trois kilomètres jusqu’à Melrose Park, une autre banlieue ouest. Là, une messe en plein air à grande échelle devait avoir lieu avec le cardinal Blase Cupich, archevêque de Chicago. Le cardinal Cupich s’est joint à 3 500 fidèles pour prier afin que la dignité de la communauté immigrée de Chicago soit respectée. La scène était mémorable. Les habitants dont les maisons donnaient sur la messe populaire se tenaient sur leurs porches et se penchaient à leurs fenêtres. Ils ont entendu le cardinal prononcer une homélie émouvante sur la valeur inestimable des migrants aux yeux de Dieu, même si l’État les traite comme des moins que rien :
« Dieu n’a pas besoin de papiers pour savoir qui vous êtes et où vous êtes. Quand vous pleurez en secret, Il vous voit. Quand vous travaillez dur pour vos enfants alors que personne ne vous regarde, Il vous voit. Quand vous sacrifiez votre propre confort pour envoyer de l’argent chez vous, vous faites un sacrifice pour donner secrètement l’aumône, et Il vous voit. Le monde peut regarder votre statut juridique, mais Dieu regarde votre cœur. »

pour suivre une formation à l’intervention rapide inspirée de la théologie de la libération
et des derniers jours du Jésus historique (le 7 février 2026) – crédit : Derek Carter
Les paroles du cardinal ont provoqué de nombreuses larmes parmi la foule, qui comprenait des membres de la famille et des amis de personnes détenues et expulsées par l’ICE. Ces proches des opprimés ont été les premiers à recevoir les cendres. La douce étreinte de l’Église envers ces personnes souffrantes contrastait fortement avec le rejet dont elles faisaient l’objet de la part du gouvernement fédéral. Qui aimera celles et ceux que la nation a rejetés ? Qui défendra le droit d’avoir des droits lorsque l’État les a supprimés ? À Chicago, l’Église n’a pas peur de se lever et de s’exprimer en faveur de cet amour et de ces droits.
Des formations pour réagir face à l’ICE
Bien que l’accès pastoral à Broadview et les rassemblements liturgiques populaires soient devenus la marque de fabrique de la CSPL dans les médias, le travail de la coalition ne se limite pas à ces projets. D’autres actions se déroulent en coulisses. Cette alliance multiraciale, multiethnique et multigénérationnelle regroupe soixante institutions membres à travers Chicago et sa banlieue. Plus d’une centaine de représentants de ces institutions se sont réunis le samedi 7 février à la Catholic Theological Union, un séminaire où le pape Léon XIV lui-même a étudié.
L’objectif de cette réunion était de suivre une formation à la réaction rapide. Si l’ICE se présente dans votre paroisse, votre école ou dans les rues de votre quartier, comment réagirez-vous pour protéger les personnes vulnérables et documenter les abus ? Ces formations ont eu lieu partout à Chicago au cours de l’année dernière, mais celle de la CSPL est différente. Elle a commencé par une prière et une réflexion théologique.
Les dirigeants de la CSPL ont présenté les derniers jours de la vie du Jésus historique. Son humble entrée à Jérusalem à dos d’âne contraste avec la procession impériale effrayante de Ponce Pilate dans la capitale palestinienne. Jésus purifie le Temple de la corruption qui lie l’élite religieuse et politique locale à l’Empire romain. Après la Cène, Jésus va prier dans le jardin de Gethsémani, où les autorités l’arrêtent et l’envoient en détention. En échange des informations qui ont conduit à cette arrestation, Judas reçoit une récompense en espèces. Pendant son procès, Jésus subit des abus physiques et verbaux.
Les dirigeants de la CSPL ont ensuite demandé aux participants d’établir des liens entre la réalité de Jésus et la réalité du moment présent. L’un d’eux a fait remarquer que le président Donald J. Trump, tout comme Ponce Pilate, affectionne les défilés militaires. Un autre a observé que la détention et la corruption financière vont de pair aujourd’hui : les entreprises qui construisent et entretiennent les centres de détention obtiennent des contrats lucratifs du gouvernement fédéral. Un autre encore a fait remarquer que les détenus placés sous la garde de l’ICE sont dépouillés de leurs vêtements, tout comme Jésus l’a été.
Pour la CSPL, l’histoire du Nouveau Testament est vivante dans l’expérience de l’Église aujourd’hui. La coalition préserve et approfondit l’esprit et la pratique du mouvement latino-américain de la théologie de la libération[3]. Lors de la formation du 7 février, la salle s’est transformée en une grande communauté ecclésiale de base. Les Écritures ont nourri la réflexion des participants sur leur propre situation. La Parole s’est incarnée dans l’Église, qui est le Corps du Christ dans l’histoire. L’incarnation n’est pas seulement un événement historique qui s’est produit il y a plus de 2 000 ans. L’incarnation se poursuit dans la vie du peuple de Dieu, animé par la présence du Saint-Esprit.
La dimension chrétienne de la résistance
Le caractère chrétien de la CSPL a également influencé la manière dont elle a abordé la formation à l’intervention rapide. Alors que certains groupes réagissent aux rafles d’immigrants par des injures et des interventions physiques – et leur colère est loin d’être injustifiée –, la CSPL a encouragé les intervenants à mettre les personnes vulnérables en sécurité, à documenter les opérations policières en tournant une vidéo commentée, à prier et à chanter tout en tenant des objets religieux tels qu’un crucifix ou un chapelet. La coalition s’inspire du mouvement des droits civiques aux États-Unis dans les années 1960. Sur les écrans disposés dans la salle, une image d’une manifestation assise est projetée. La foule autour crie sur les manifestants et leur jette de la nourriture et des boissons sur la tête, mais les manifestants restent calmes et sereins. Ils ne répondent pas à la violence par la violence. Ils répondent par un amour patient. La CSPL est en train de créer un mouvement similaire.
En effet, ce qui a frappé le public lors de la procession eucharistique organisée par la CSPL à Broadview en octobre et lors de la messe populaire célébrée à l’extérieur de Broadview en novembre, c’est leur recueillement, leur solennité et leur organisation. De nombreux groupes manifestent devant le centre de détention. Certains crient leur colère contre l’administration Trump. D’autres tentent de franchir les barrières policières. D’autres encore apparaissent déguisés en animaux pour danser sur de la musique électronique. À la différence de ces types de manifestations, qui ont leur place légitime, les événements organisés par la CSPL se sont déroulés dans un esprit de piété. Les membres de la CSPL ont chanté, prié en silence et reçu les sacrements. La délégation qui a tenté d’apporter la communion aux détenus a marché lentement à la rencontre de la police, a dialogué avec elle d’un ton doux et a respecté le refus d’entrée de l’ICE en faisant demi-tour avec humilité. Après avoir été témoin de cette manière de procéder, un membre de la communauté hispanique a commenté : « Beaucoup de gens viennent à Broadview pour prendre des photos. Cet endroit est comme une scène pour eux. Cependant, lorsque la CSPL vient à Broadview, c’est pour prier et défendre les droits des détenus. La CSPL se soucie d’abord des personnes, puis de la presse ». La CSPL se consacre à la défense des valeurs morales, et cet engagement répond au désir d’authenticité des gens dans un monde politique qui en manque souvent.
Grâce à la CSPL, les détenus de Broadview ont désormais accès aux sacrements. Grâce à la CSPL, les paroisses et les écoles de Chicago sont désormais prêtes à réagir si l’ICE se présente à leur porte. Grâce à la CSPL, les catholiques des États-Unis découvrent que l’Église a encore quelque chose à leur dire et à dire sur la réalité nationale. Une partie importante de l’Église aux États-Unis est réactionnaire et s’aligne sur la politique de déportations massives du président Trump. Cependant, une autre coalition importante au sein de l’Église est en première ligne dans la lutte pour la libération. Cette coalition accueillera l’étranger et rendra visite aux prisonniers, comme Jésus le demande à ses disciples, même si ces actes de miséricorde sont perçus comme des menaces à l’ordre public par le gouvernement fédéral.
[1] Vase sacré muni d’un couvercle utilisé dans la liturgie catholique pour contenir les hosties consacrées.
[2] La CSPL est une organisation à but non lucratif basée à Chicago, enracinée dans la foi chrétienne et inspirée par la théologie de la libération, qui promeut la justice raciale, économique, sociale et environnementale par l’organisation communautaire et l’action directe (www.csplaction.org).
[3] Pour une brève introduction à la théologie de la libération, voir l’entretien de Simon-Pierre de Montpellier avec Timothée de Rauglaudre, « Sur les pas de la théologie de la libération », publié dans la revue En Question, n°145, été 2023 (en accès libre sur le site web du Centre Avec : www.centreavec.be/publication/timothee-de-rauglaudre-sur-les-pas-de-la-theologie-de-la-liberation).