Au Café Monde, un grand mezzé de notre humanité
Trop souvent, les discours sur les migrations et l’intégration manquent cruellement d’incarnation. Au Café Monde, un lieu porté par la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés à Louvain-la-Neuve, des personnes aux origines et aux horizons divers se rencontrent, jouent, discutent, partagent des repas et des projets ensemble. Quelles sont les recettes de cette alchimie et pour quels impacts ? Reportage.

Mercredi 4 février 2026. L’hiver devient long à Louvain-la-Neuve. Le ciel est aussi gris que les pavés de la ville nouvelle. Parcourant les rues étroites du piétonnier, je débouche sur le « Cortil du Coq Hardi », une petite place au bord du Parc de la Source où démarre la Verte Voie. C’est ici, dans le bâtiment de la Fondation wallonne Pierre-Marie et Jean-François Humblet, que s’est installée en 2017 l’antenne brabançonne de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés (alias BelRefugees).
Au rez-de-chaussée du bâtiment se trouve, depuis 2023, le Café Monde. Cet après-midi, c’est la chill afternoon, un moment pour se poser, se rencontrer et papoter en jouant à des jeux de société ou en sirotant une tasse de thé ou de café. Le lieu n’est pas bien grand, mais très cosy. Tapis, fauteuils, poufs, coussins, boiseries, tableaux noirs : on sent un soin particulier à la convivialité. Mon regard est attiré par une armoire ouverte remplie de jeux de société. Un bruit domine, c’est le claquement des dominos, des aimants et des cartes Uno. Une odeur aussi, celle du café, préparé par Pauline, affairée derrière le bar. Claire Joassart[1], avec qui j’ai rendez-vous, est en pleine discussion. En me voyant arriver, elle m’offre un large sourire. Je ne connais personne, mais je me sens bienvenu et pleinement accueilli.
Rapidement, je vais gouter aux jeux, aux rencontres, au café, au temps suspendu et aux éclats de rire. À un grand mezzé de notre humanité. Bref, au Café Monde. Là où la réalité du vivre-ensemble est tout autre que le tableau migratoire généralement sinistre dressé sur la scène politico-médiatique. J’y resterai plus de deux heures, ayant l’occasion de jouer avec Clara, Paul et Gabriel, des jeunes habitués du lieu, et d’interroger Claire, Laurence Pirot et Pauline, bénévoles au Café Monde, Borai, un autre jeune assidu, et enfin Anne-Catherine de Nève, coordinatrice de la Plateforme citoyenne du Brabant wallon.
La Plateforme citoyenne, pour pallier le manque d’accueil
Souvenez-vous, en 2015. Après la répression des « printemps arabes », les guerres civiles et crises humanitaires sévissent dans le « monde arabe », particulièrement en Syrie. Des centaines de milliers de personnes exilées cherchent un peu de stabilité et d’espoir en Europe, payant parfois de leur vie ce voyage. En Belgique, face aux carences du système d’accueil et aux discours de rejet, des citoyennes et citoyens s’associent pour créer, en septembre 2015, la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés, qui se définit alors comme « un espace de rencontre et de coordination des initiatives individuelles et collectives concernées par les questions migratoires »[2]. La Plateforme organise notamment des hébergements collectifs et en famille. Principalement active à Bruxelles, elle se développe aussi particulièrement dans le Brabant wallon, où de nombreuses familles hébergeuses répondent à l’appel de l’hospitalité. En 2017, une antenne brabançonne est donc créée, afin de mieux coordonner les activités spécifiques de la Plateforme dans la province. Anne-Catherine de Nève, elle-même hébergeuse, y joue un rôle moteur. Aujourd’hui, l’accueil en famille se poursuit et cinq à sept maisons (selon les opportunités du moment) font office d’hébergements collectifs d’urgence.

Pour soutenir cet accueil et faciliter le parcours d’insertion des personnes exilées, la locale brabançonne organise de plus en plus d’activités et de services. Au fur et à mesure, la Plateforme augmente sa surface locative à Louvain-la-Neuve, pour permettre d’y organiser des réunions, des cours (surtout de français, mais aussi de néerlandais, d’informatique et de numérique, ou encore sur les institutions belges) et des permanences sociales. D’autres services d’accompagnement individuel y sont proposés, avec notamment des traducteurs, une psychologue et une juriste spécialisées en exil – toutes ces personnes offrant leur aide de manière bénévole. Une friperie solidaire – appelée « Al Gougou », ce qui signifie « marché de vêtements de seconde main » en soudanais – est également tenue par une équipe de bénévoles au quartier de la Baraque et ouverte à tout le monde : « On s’est rendu compte qu’il y avait un grand besoin de vêtements de qualité à petit prix au sein de la population, pas uniquement dans notre public, mais aussi par exemple chez des étudiants », explique Anne-Catherine.
Le principe d’Al Gougou est le même que pour la plupart des activités de la Plateforme, y compris le Café Monde : c’est ouvert à tout le monde et selon une participation libre. « C’est important que la participation reste libre, parce que cela permet de ne pas devoir faire d’enquêtes sociales, qui créent une fois encore un rapport de force pour accéder au service », confie Anne-Catherine. Par exemple, illustre Claire, lors des repas partagés, « il y a des personnes sans domicile fixe qui viennent ici, car cela ressemble à un resto, mais sans addition ni ticket. Et puis, c’est cuisine du monde, ça attire… » (sourire).
Le Café Monde, pièce maitresse d’une pyramide de l’accueil
En 2023, la Plateforme citoyenne ouvre le Café Monde, « dans l’idée de créer un espace de lien et de rencontre », en réponse à un triste constat : « On s’était rendu compte qu’une personne réfugiée pouvait passer trois ans en centre d’accueil sans jamais vraiment faire l’expérience de la rencontre avec des personnes extérieures, sur un pied d’égalité, sans qu’il n’y ait de rapport de domination – qui existe aussi dans l’aide », raconte Anne-Catherine.
Le Café s’anime d’abord principalement le samedi, autour d’un repas partagé qui devient rapidement un moment fort : « on improvise un grand mezzé végétarien du monde, où chacun y va du plat de son pays, donc ça donne un moment très chouette et très mélangé », relate Anne-Catherine. Petit à petit, le lieu élargit ses plages d’ouverture. « On a réalisé que, dès qu’on était assis ici, il y avait des personnes, avec ou sans papiers, qui entraient, parce qu’elles ont en fait peu de lieux où aller, en particulier des lieux conviviaux, informels, et donc que c’était important de rester ouvert toute la semaine », révèle la coordinatrice. Ici, ils et elles peuvent aussi trouver l’aide de Belges, mais surtout un soutien mutuel entre personnes étrangères ou d’origine étrangère, ayant vécu des galères similaires. « Les nouveaux arrivants, lorsqu’ils ne connaissent pas encore la Belgique ou qu’ils ont expérimenté la rue et des formes de violence institutionnelle en Belgique, sont sur leur garde. Mais quand ils viennent au Café Monde, ils découvrent un espace inter et intra-communautaire qui crée une chaîne de soutien mutuel, dont chacun peut devenir un maillon », observe Anne-Catherine. Claire confirme : « Ceux qui viennent sont accueillis mais ils ne restent pas longtemps dans la posture de l’accueilli et s’investissent rapidement. Ils vont jouer un rôle de traducteur, donner des cours, servir au Café Monde… On porte le projet sur un pied d’égalité ».
Du côté des bénévoles, « c’est très chouette aussi de disposer d’un lieu pour sortir le nez du guidon et se rencontrer », estime Anne-Catherine. Mais surtout, tout le monde se mélange et s’investit, à tel point qu’on ne sait plus très bien qui est vraiment « bénévole » ou « bénéficiaire ». « Chacun y met du sien et, chez tout le monde, je sens le souci de mettre un peu plus. Il y a ce surplus du cœur, que tout le monde met », souligne Claire. « Personnellement, je ne fais rien de spécial, mais je fais tout avec tout le monde. Et à vrai dire, tout le monde fait tout avec tout le monde », confie Pauline, une femme congolaise, ayant demandé l’asile en Belgique et qui réside dans un centre d’accueil de la Croix-Rouge. Elle fréquente le Café Monde depuis fin 2023, aimant y rendre des services et s’investissant dans le collectif des femmes. Ce qu’elle apprécie particulièrement dans cet endroit, c’est l’accueil, l’ouverture et la multiculturalité. « Le Café Monde accueille tout le monde, sans parti pris, sans regarder la couleur de peau. Tout le monde ici veut que tout le monde soit heureux, que chacun retrouve son bonheur », déclare-t-elle avec émotion. Par exemple, « quand on mange, ce n’est pas chacun pour soi, nous mangeons comme les Arabes, comme en Afrique, dans les mêmes plats. Quand on cuisine, chaque personne peut proposer de nouveaux plats, on partage nos idées et on apprend à apprécier l’autre. C’est une manière de donner de la valeur à l’autre. On ne se vouvoie pas ici, on se tutoie », poursuit Pauline, particulièrement touchée par la confiance qui règne au Café Monde. « Cette confiance-là – des gens qui nous accueillent, sans que nous ne leur demandions rien – elle se transmet entre nous aussi. Quand je suis revenue ici après sept mois d’arrêt maladie, tout le monde m’a accueillie ou m’a envoyé un message ! Cela m’a donné des larmes… Ici, on rencontre des gens ».
Quand elle réfléchit aux bienfaits du Café Monde, Anne-Catherine pense à une scène mythique de la série de films Indiana Jones, où le héros découvre un mécanisme ancien dans un temple ou une pyramide et, en plaçant un objet à un endroit stratégique, il déclenche une réaction en chaîne : des murs qui bougent ou une salle secrète qui s’ouvre. « On ne l’avait pas anticipé, mais c’est l’effet que ce lieu crée ». Dans le même sens, Claire voit ici « plein de gens qui forment un tissu. Et ce qui relie tout le monde, c’est qu’on porte un projet commun pour un monde juste, solidaire, ouvert ».
Pour Claire et Laurence, ce lieu est un « coup de cœur ». « C’est vraiment une rencontre humaine. J’ai maintenant beaucoup d’amis ici. Quand tu passes les portes, tu ne sais jamais qui tu vas rencontrer. Et une fois que tu as découvert ce lieu, en général, tu y reviens. Moi, ce que j’apprécie particulièrement, c’est de ne pas avoir l’impression d’être bénévole : je prends du plaisir et je tisse des amitiés, dans la réciprocité », explique Claire. « Et c’est nourrissant », ajoute Laurence qui « aime particulièrement la dimension universelle, dans les ressentis, le rire, le plaisir, le jeu… Ça nous fait prendre conscience que nous sommes toutes et tous humains ». Et Claire d’abonder : « C’est ça qui est extraordinaire avec le jeu, on n’a pas spécialement besoin de beaucoup parler, ça rassemble et on retrouve très vite un cœur d’enfant, le rire l’emporte très souvent. On a des personnes qui arrivent marquées par les événements qu’elles ont vécus, qui sont intimidées, prêtes à fuir à la moindre alerte. Et après quelques tours de jeu, on se détend, on rigole, on fait connaissance et le charme opère. Ça, c’est assez magique ».
Entre deux jeux, je discute avec Borai, un jeune soudanais qui a été hébergé par Anne-Catherine lorsqu’il est arrivé en Belgique. C’est elle qui lui a fait découvrir le Café Monde il y a environ trois ans. Durant la discussion, il me confie que ce qu’il aime particulièrement au Café Monde, c’est de rencontrer et parler avec des personnes de différentes cultures. « C’est mon endroit préféré », conclut-il.
Une expérience bouleversante
Avant d’arriver au Café Monde, Claire avait quelques préjugés : « J’avais un peu peur, surtout qu’il s’agissait surtout de jeunes hommes, j’étais une des seules femmes présentes. Mais en réalité, très vite, je me suis sentie complètement en sécurité, super entourée, avec beaucoup d’affection et de respect… Mon regard a vraiment changé ». Ce chamboulement, Anne-Catherine l’observe tous les jours : « Les liens que nous vivons changent nos représentations. Les discours théoriques sur la migration, aux relents racistes et fascistes, ne résistent pas à la rencontre. Je ne parle pas pour les ultra-convaincus, mais pour la majorité silencieuse : je constate que lorsque les gens ont fait cette expérience, leur regard change et ils en parlent positivement autour d’eux ».
À tel point qu’aujourd’hui, Claire et Laurence sont particulièrement sensibles aux discours xénophobes et aux politiques anti-migrants. « Avant, cela me choquait, parce que ce n’était pas juste, mais c’était théorique. Maintenant, ça me blesse, comme si on attaquait ma famille. Toutes ces personnes sont regroupées comme une masse dans les médias, on leur colle une étiquette de ‘migrants’. Cela n’a aucun sens ! Il s’agit de personnes à part entière, avec chacune une histoire personnelle, un chemin particulier… Rendre compte de ces spécificités, c’est remettre les mystères de chacun en avant », affirme Claire. De même, Laurence confie : « J’ai le cœur qui se fend quand je vois certaines images au JT, quand j’entends les politiques migratoires qui s’aggravent, aux États-Unis mais aussi en Belgique. Quand je côtoie les jeunes ici, je ne peux m’empêcher de songer à tout ce qu’ils traversent ».
Des jeunes dont la vie se transforme aussi grâce à la Plateforme citoyenne et au Café Monde, selon Anne-Catherine. « En quelques semaines, on voit vraiment un changement de comportement chez de nombreux jeunes ici ». Elle en salue justement un qui entre dans le Café. « Lui, par exemple, quand il est arrivé l’année dernière, il ne disait pas un mot. S’il n’était pas entré dans le réseau de la Plateforme, il aurait probablement fréquenté des dispositifs d’urgence et vécu des formes de précarité et d’insécurité, qui ont aussi des impacts cognitifs. Ici, ils sont à l’abri, ils tissent des liens et ils peuvent se mettre en mouvement ».
Pour quels impacts politiques ?
Au Café Monde et à la Plateforme citoyenne se vivent concrètement l’amitié sociale et la fraternité universelle. Les personnes qui fréquentent ce lieu ou hébergent en famille n’en ressortent généralement pas totalement les mêmes et peuvent difficilement rester indifférentes au sort que la société réserve aux personnes exilées. Mais qu’en est-il des impacts politiques de ces initiatives citoyennes ? Anne-Catherine répond lucidement : « On n’a pas changé fondamentalement les choses, il suffit de voir les orientations politiques du gouvernement fédéral » et, plus globalement, « la montée des extrêmes droites ». Néanmoins, poursuit-elle plus positivement, « je crois sincèrement qu’on a changé des choses, à une échelle plus locale. Beaucoup de communes se sont engagées [dans l’accueil des migrants] ; des communes – y compris sous majorité MR – qui nous prêtent des maisons et payent les charges, qui organisent l’accueil avec nous de personnes qui ne relèvent pourtant pas de leurs compétences stricto sensu. On a aussi mobilisé les niveaux régionaux : les Régions bruxelloise et wallonne financent une bonne partie des activités de la Plateforme. On a fait bouger des lignes ».
Si elle a souvent l’impression « qu’on se bat comme Don Quichotte » ‒ tellement « les violences politiques et institutionnelles » sur les personnes ayant vécu la migration sont « fortes » ‒, Anne-Catherine garde toutefois l’espoir. « Aujourd’hui, je suis beaucoup moins anxieuse qu’avant de m’être engagée à la Plateforme, car j’ai réalisé que, en fait, je ne suis pas impuissante, je peux avoir un impact sur la réalité de nombreuses personnes. Et c’est vrai pour elles aussi. Le fait d’être reconnues dans des espaces en tant que personnes, ça leur permet aussi de se sentir citoyens. C’est donc essentiel de ne pas les cantonner dans un narratif invalidant ».
Enfin, face aux discours et aux politiques de rejet des personnes exilées, aujourd’hui dominants, Anne-Catherine souligne l’importance de résister « par tous les moyens ! On n’a plus le choix ». En particulier, elle invite au témoignage. « On doit parler, témoigner de ce qu’on observe, porter toute parole alternative aux discours verrouillés qui dominent ». Elle le fait sans conteste, tout en rendant compte de la joie qui l’habite. « Parfois, il y a des moments tellement durs – vu tout ce qu’on entend, tout ce qu’on voit – qu’on a envie de baisser les bras… Et puis, un moment de joie, même fugace, une vraie rencontre, que ce soit avec une personne ayant connu la migration, un bénévole ou autre, nous remet debout. Je pense que c’est la joie qui nous permet de résister ».
Pour en savoir plus, s’engager ou aider la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés (BelRefugees) : www.belrefugees.be
Notes :
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[1] Pour en découvrir davantage sur le parcours de Claire Joassart, voir son témoignage « De claque en claque, mon chemin de conversion écologique et sociale », dans la revue En Question, n°149, été 2024.