Exils et récits : Que peuvent les mots quand les discours participent du crime ?
Les migrations ne sont pas seulement des mouvements de populations. Elles sont aussi tressées d’histoires personnelles. Comment faire droit à l’intime de l’expérience de la migration sans la dépolitiser ? À partir de son expérience d’anthropologue mais aussi de poétesse et de conteuse, Jacinte Mazzocchetti plaide pour la création d’espaces où la parole des personnes en exil, en particulier les récits de vie, soit accueillie avec toute la force qu’elle porte en elle.

« On dira peut-être un jour bavures policières
On dira peut-être un jour crimes de guerre
Mais là, dans l’ici et maintenant
Agents d’État tueurs à gages
Rien, non, rien ne peut les arrêter
Ils appliquent, à la lettre, les politiques
De chasse institutionnellement légalisée
Alors le tapis rouge de leur rage s’étale
Alors les haines au grand jour
Alors ne faire que son travail
Alors, ils usent, ils abusent de leur force
Derrière leur cagoule et leur gilet pare-balles
Alors, ils usent, ils abusent de leurs armes
Alors la terreur partout s’installe »
Extrait du poème « Sidération » ‒ Janvier 2026
Hommage et femmage aux victimes des agents de la police américaine de l’immigration
et à toutes celles de nos politiques migratoires meurtrières
En arrière-scène de cet article, des questions reçues, comme une trame, un possible scénario, une mise en abyme : comment raconter les réalités migratoires ? Et d’emblée, entre les lignes, j’entends : comment raconter ces réalités dans un contexte où, ici comme ailleurs, on nous parle de déchéance de nationalité, d’enfermer des enfants, de « visites domiciliaires »… L’ICE (Immigration and Customs Enforcement) aux États-Unis comme horizon, salutaire pour certain·es, indigné pour d’autres. L’ICE comme épouvantail pour ne pas regarder en face la criminalisation de nos frontières, pour ne pas dire ce qui se joue déjà, ici, dans nos rues, nos gares, nos quartiers.
Raconter les migrations
Raconter les réalités migratoires, cela suppose donc avant tout de nommer le contexte de guerre de plus en plus explicite faite aux migrant·es[1], mais aussi d’accroissement des inégalités, des exploitations, des catastrophes, des guerres… Cela suppose ensuite de remettre en avant la normalité du fait migratoire : les migrations font partie intégrante de l’histoire de l’humanité. De déconstruire également, par les faits, les discours et les chiffres alarmistes d’envahissement. Au vu des violences, des crises, des drames, un pourcentage assez faible de personnes quittent leur pays. Beaucoup sont des déplacé·es internes ou sont accueilli·es dans les pays de première frontière[2]. Ainsi, il importe d’inscrire les réalités migratoires dans les contextes historiques, politiques, économiques et sociaux dans lesquels elles s’insèrent sans négliger la singularité des histoires de vie.
Raconter, c’est mettre en avant les vécus peu abordés dans les discours médiatiques et politiques[3]. Les chemins de la biographie, mais aussi de l’ethnographie ou encore des pratiques artistiques, permettent d’aller au-delà des discours idéologiques marqués par la peur ou par les politiques actuelles de fermeture de frontières, mais aussi de ne pas se contenter des chiffres. Nommer, quantifier, par exemple les morts aux frontières, sujet sur lequel je travaille[4], c’est évidemment fondamental, mais cela ne permet généralement pas de comprendre toutes les dimensions contextuelles et, encore moins, de se plonger dans les réalités de vie. Il est indispensable de faire place aux expériences et points de vue singuliers : ce que la personne concernée énonce de sa propre histoire, de ses projets, de ses ressentis, de ses expériences, de ses connaissances, et que le langage froid des chiffres ou des analyses catégorielles efface. Que ce soit pour faire peur ou pour susciter la pitié, les discours de massification empêchent d’entrer dans le concret des histoires. Ils empêchent également que d’autres voix, d’autres pensées puissent être entendues.
Se rencontrer
Aller à la rencontre d’un vécu, c’est se laisser bousculer, déstabiliser, mais aussi se rapprocher, entre différences et similarités. Les histoires de vie partagées ouvrent la possibilité de l’empathie, en direction du même comme du différent. Être empathique, cela ne signifie pas devenir l’autre, mais pouvoir sentir son histoire résonner en soi. Derrière chaque histoire de vie, des dynamiques sociales spécifiques tissent des singularités qui en retour agissent sur elles. Toutes les/nos petites histoires participent de la grande histoire. Chaque récit qui se dépose nourrit ce qui fait communauté, ce qui fait humanité. Et puis, que ce soit dans le milieu de la recherche, de la militance, du théâtre, de la littérature, bien souvent, il ne s’agit pas juste de raconter une histoire, mais de relater à partir d’elle des processus sociaux. En anthropologie, ma discipline de référence, dans les coulisses d’une histoire racontée, se cachent des années de recherche, des dizaines voire des centaines de rencontres qui rendent cette histoire-là particulièrement signifiante. Les chercheur·euses mettent en avant une/des histoires avec la conscience de ce qu’elles disent au-delà d’elles-mêmes. Dans d’autres démarches plus artistiques, biographiques, ou encore depuis une posture « auto-socio-biographique » telle que proposée par l’écrivaine Annie Ernaux[5], l’idée est également de puiser dans l’histoire singulière pour témoigner, mais aussi poser une parole analytique.
Comme nous l’ont appris les épistémologies féministes[6], l’intime est politique. Dénier à l’autre la possibilité de se raconter ou bien décrédibiliser sa parole, comme dans le cadre des procédures d’obtention d’un droit de séjour, c’est l’exclure de la communauté des semblables. Créer des espaces qui rendent possibles les effractions narratives est dès lors un enjeu politique clé[7]. Les discours, tout comme les connaissances, sont situés, ancrés dans des dynamiques de pouvoir, des rapports de force. Pour les exilé·es, prendre parole aujourd’hui est d’autant plus transgresseur que leurs voix se perdent dans les déserts, les montagnes et les mers. Leur parole est une parole « qui rompt le consensus », pour reprendre les mots du philosophe Jacques Rancière[8], pour qui le sujet politique s’inscrit précisément dans cette parole de rupture, dans cette irruption des invisibilisé·es dans l’ordre qui les exclut, dans cette place prise et la revendication d’égalité qu’elle impose. Elle est la voix des « sans-parts »[9], de ceux et celles qui ne sont pas comptés dans l’ordre social ou si peu. Elle est la voix qui vient fractionner l’ordre dominant.
À la croisée de l’ethnographie et de la poésie
La littérature et la poésie sont-elles de possibles sources de résistance face aux discours et politiques xénophobes, identitaires, sécuritaires ? Face au récit dominant (que je me permets ici d’écrire au singulier, tant l’idéologie du capitalisme patriarcal néocolonial néolibéral est univoque), se dessine, comme l’énonce l’écrivain Patrick Chamoiseau, la nécessité de multiples petits récits : « Nous voulons, dit-il, non plus un Grand récit, mais des puissances narratives neuves, protéiformes, des organismes créateurs où se rencontrent les histoires, les mémoires, les présences humaines et non-humaines du monde dans de joyeuses saisies, toujours tremblantes de leur refus des certitudes »[10]. De multiples petits récits qui inventent le commun, le vivre ensemble, en dignité et en respect de nos singularités, relié·es subtilement les un·es aux autres tel le mycélium, fait de milliers de filaments, organisme invisible à nos yeux et gigantesque pourtant.
Ouvrir des brèches dans les discours et les narratifs dominants suppose de travailler sur et à partir des langues, des émotions et des corps, des affects, de combiner langages analytique et sensible. L’anthropologie est elle-même au cœur de ce dialogue. Elle est une science du sensible. C’est par les rencontres sur un temps long que petit à petit s’élaborent avec les autres des connaissances. Cette dimension sensible est aussi évidemment au centre de la démarche poétique. Comme l’écrit l’anthropologue Francis Affergan, ethnographie et poésie partagent cette commune finalité de « montrer les mondes dans leur présence même, en s’affranchissant au maximum des lourdeurs du langage ». Ethnographie et poésie se rejoignent, dit-il, dans leur projet de « rendre présent le monde » pour tenter de penser ce qui nous arrive et ce qu’il adviendra de l’humanité[11].
L’une et l’autre fonctionnent très bien séparément, mais de ma propre expérience, la combinaison de ces langages est puissante et participe de la mise en mouvement des lecteur·ices et/ou des auditeur·ices, quand l’ethnopoésie se partage sur scène. L’ethnographie décloisonne le monde, en rappelle la pluralité, décentre les évidences, bouscule, confronte à l’altérité. S’y déploient des visages, des débrouilles quotidiennes, des émotions ancrées dans un dialogue permanent entre intimité et politique. La poésie nous emmène ailleurs, dans les plis, les chemins de traverse, le subtil, l’invisible, l’indicible. Elle empêche les silences. C’est aussi pour cela qu’avec Xavier Briké, nous avons créé la collection EthnopoétiK dont l’ambition est, à la croisée de l’ethnographie et de la poésie, d’ouvrir des espaces de respirations et de réflexions novateurs[12]. Aller à la rencontre des vécus et les mettre en mots, ou accompagner l’émergence de nouveaux récits, que ce soit par le chemin des écritures professionnelles ou par celui de la littérature[13], permet à ces savoirs de l’intime et de l’expérience d’émerger, d’être entendus et rendus audibles. Avec pour résultat de fissurer la fabrique des indifférences et des haines que les discours majoritaires déploient à l’égard des personnes exilées. Comme l’énonce la philosophe Anne Dufourmantelle, « penser, de même qu’écouter, c’est accueillir l’autre en soi – comme possibilité même d’être soi ». Pour elle, l’hospitalité « est le lieu même de la pensée »[14] qui à l’encontre d’un acte solitaire se fait espace d’accueil, où l’autre n’est pas une menace, mais une condition de possibilité de soi.
Notes :
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[1] Voir notamment Jacinthe Mazzocchetti , « The Ethics of Ethnographic Fieldwork in the Context of War against Migrants », Anthropologie & développement, n° 44, 2016, pp. 55-78.
[2] D’après le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugié·es (HCR), à la fin de l’année 2024 et début 2025, le nombre de personnes déplacées de force dans le monde est d’environ 122 millions de personne, ce qui représente 1,5 % de la population mondiale. Plus de 60 % des personnes forcées de fuir sont des déplacé·es internes. La majorité des personnes déplacées (plus de 71-73 %) sont accueillies dans des pays à revenu faible ou intermédiaire (www.unhcr.org/fr/en-bref/qui-nous-sommes/apercu-statistique).
[3] Voir notamment Leen d’Haenens, Willem Joris, and François Heinderyckx (eds), Images of Immigrants and Refugees in Western Europe: Media Representations, Public Opinion and Refugees’ Experiences, Leuven University Press, 2019.
[4] Voir notamment Jacinthe Mazzocchetti, Là où le soleil ne brûle pas, roman ethnographique, Éditions Academia, 2019 et « Le naufrage : on n’en parle pas. Ethno-poétique de l’indicible », Revue Akène, 2024, pp. 14-25.
[5] Annie Ernaux, L’Écriture comme un couteau. Entretien avec Frédéric-Yves Jeannet, Gallimard, 2003.
[6] Parmi de très nombreuses références, voir notamment Catherine Delphy, L’ennemi principal. Économie politique du patriarcat, Syllepse, 1998 ; Saidiya Hartman, Wayward lives, beautiful experiments: Intimate histories of social upheaval, W. W. Norton & Company, 2019 ; bell hooks, Feminist theory: From margin to center, South End Press, 1984.
[7] Jacinthe Mazzocchetti, « Faire traces des vies ordinaires pour pluri-penser le monde », revue Culture et Démocratie, 2024.
[8] Jacques Rancière, Au bord du politique, Gallimard, Folio Essais, 2004 [1998].
[9] Jacques Rancière, La Mésentente. Politique et philosophie, Galilée, 1995.
[10] Patrick Chamoiseau, Que peut la Littérature quand elle ne peut ?, Seuil, 2025, p. 58.
[11] Francis Affergan, Anthropologie et poésie. L’effondrement du symbolique, CNRS Éditions, 2020.
[12] www.editions-academia.be/index.asp
[13] À titre d’exemples, parmi mes expériences, voir l’ouvrage De l’exil à l’avenir. Recueil d’expertises et témoignages de terrain, 2023 (https://www.uvcw.be/publications/ouvrages_complets/120.pdf), le projet Semer des chemins (https://volubilisasbl.be/) ou encore, les ateliers coanimés avec René Beaulieu (www.lamaisonressources.be/news-et-actualites).
[14] Anne Dufourmantelle, Éloge du risque, Payot-Rivages, 2011.