Fêtes et rites : Célébrer rassemble !
Depuis l’origine de l’humanité, les fêtes et les rites recréent du lien et mettent en communion. Aujourd’hui, dans un monde menacé par la solitude et la résignation, célébrer peut contribuer à entretenir la joie, apaiser les peines et insuffler de l’espérance. Mais comment éviter que ces moments ne deviennent des conventions vides de sens ou des produits de consommation ? Comment les réinventer pour qu’ils rassemblent, dans le respect de la diversité des convictions ? Une réflexion de Charles Delhez sur l’art de célébrer, entre héritage et modernité.

La fête et ses rites introduisent une rupture dans le cours du temps : il y a des jours qui ne sont en rien semblables aux autres. Le temps suspend son vol. Un espace s’ouvre pour les relations non fonctionnelles, pour donner libre cours à la joie d’être ensemble et marquer les étapes décisives d’un groupe ou d’une personne.
Rites et fêtes sont des médiations nécessaires du lien humain. Dans une société que – avec raison – on estime menacée d’individualisme et souffrant de solitude, où l’intelligence artificielle devient de plus en plus un espace relationnel anonyme (on « dialogue » en fait avec des algorithmes finement programmés), le rite rassemble, la célébration recrée du lien et met en communion.
Dès l’origine de l’humanité
Dès l’origine de l’humanité, on trouve des traces de rites et de célébrations. Éric-Emmanuel Schmitt, dans sa Traversée des temps, les évoque dès le premier tome, consacré à la fin du néolithique et au déluge : la cérémonie des noces de Pannoam avec Noura, le sorcier accueillant les époux avec des formules rituelles ; les funérailles de Nina, femme de Noam ; la célébration de la fin du déluge où, quotidiennement, des prières sont organisées, des hymnes chantés et des offrandes déposées sur le Lac enfin apaisé[1].
Célébrer, sous quelque forme que ce soit, n’est pas de l’ordre du scientifique, mais de celui de la relation, de l’art, de la beauté, de l’intériorité. Cette activité relève souvent du domaine religieux sans s’y réduire. La raison scientifique découvre les lois immuables de l’univers. La célébration, quant à elle, est une des caractéristiques constitutives de l’être humain en lien avec le corps, le cœur et l’émotion. Elle fréquente le mystère de l’existence, qui ne peut être épuisé par notre intelligence. Célébrer entretient la joie, permet de vivre nos peines et les soigne, donne un souffle d’espérance à ceux qui veulent changer le monde.
Les bénéfices de la ritualité sont nombreux. Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik les énumère : apaisement émotionnel, disparition des angoisses, augmentation de l’estime de soi, tissage de liens, solidarisation du groupe, moralisation, émerveillement d’être. Selon Sébastien Bohler, spécialiste des neurosciences, le rituel est un calmant cérébral, car notre cerveau aime la répétition.
Au rythme du temps
Le temps passe imperturbablement, mais certains événements taillent des encoches sur notre bâton de pèlerin, les rites de passage marquent des étapes dans la vie : naissance, adolescence, mise en couple, accueil des enfants, passage à la retraite, décès. Les religions disposent de rites de purification et les sociétés, de rites de réconciliation. Un groupe ou une équipe peut aussi célébrer les retrouvailles, la fin d’une crise, une naissance ou un décès, les au revoir…
Les rites et célébrations n’accompagnent pas seulement les étapes de notre histoire personnelle ou communautaire. Les grandes dates de l’histoire d’une nation sont l’occasion de jours fériés : fêtes de l’indépendance, de la fin de la guerre, des progrès sociaux (le 1er mai). Elles se calquent également sur les cycles de la nature. Les fêtes de printemps, de la moisson, le retour de la lumière après le solstice d’hiver, le solstice d’été, ou tout simplement le retour de ce cycle lors du début de l’an nouveau. Ces fêtes rappellent à l’être humain son ancrage dans la nature. Jadis, nous appartenions à la nature, nous pensons en être devenus les « maîtres et possesseurs », selon les mots de Descartes[2]. Retrouver notre niche native est essentiel pour notre équilibre. Le succès des randonnées, de la chasse, de la pêche… sont des signes de cette nécessité.
Sens et valeurs
Nous avons tous besoin de rites. Le renard l’a dit au Petit Prince. Les religions en sont de grandes pourvoyeuses, non sans créer des tensions entre les « traditionalistes » qui veulent maintenir les formes anciennes et les « progressistes » qui innovent. Elles n’en ont cependant pas le monopole, tant s’en faut. Elles perdent même de plus en plus de parts de marché, mais elles demeurent une proposition de sens parmi d’autres.
Jadis, le religieux colorait le cours du temps de nos sociétés, donnant à certains jours une tonalité toute particulière. Aujourd’hui, on parle aussi de célébrations laïques. Des institutions ont pris le relais de l’Église : la franc-maçonnerie, la laïcité, les clubs services, et même les villes et les villages. La famille également : certains repas (du dimanche soir, par exemple), l’incontournable fête de Noël, les anniversaires des enfants ou du mariage des parents, le passage à l’adolescence, la fin des études. Côté professionnel, les occasions ne manquent pas : l’échange des vœux au début de l’année ou les fins de carrière. De leur côté, les mouvements de jeunesse, de plus en plus éloignés de toute référence religieuse, initient les jeunes aux rites et à la célébration. Ainsi, dans le scoutisme : rassemblement, lever du drapeau, totémisation, qualification, feu de camp, journée des passages, promesses… sont très codifiés. Il ne faudrait pas oublier les ducasses, les carnavals, les rave parties sauvages, les festivals endiablés, les baptêmes étudiants et leurs bleusailles… Cette énumération est loin d’être exhaustive.
Sous bien des formes
La célébration est un repère dans le temps, mais aussi dans l’espace. Certains lieux lui sont propices : les églises, les temples, les mosquées, les synagogues, bien sûr, mais aussi les stades sportifs – la « grand-messe » du football –, les salles de spectacle, les music-halls ou tout simplement la rue, la nature elle-même. Des lieux géographiques sont identifiés comme privilégiés : Lourdes, Compostelle, Taizé, La Mecque, Rome, Jérusalem, le Gange…
Le monde politique n’est pas en reste, notamment lors des campagnes électorales ; les totalitarismes font grand usage de rassemblements de foules ; les « manifs » de contestation ou de soutien ont leurs propres rites ; les Prides rencontrent un grand succès… Que l’on se rappelle aussi les processions d’antan, devenues quasi inexistantes vu la sécularisation et la relégation du religieux dans la sphère privée. Les Journées mondiales de la Jeunesse (JMJ) initiées par Jean-Paul II ou encore les voyages du Pape et leur grand-messe ont pris le relais et attirent toujours les foules.
Les médias couvrent volontiers ces célébrations politiques, culturelles et même religieuses. Ainsi, le festival de Cannes, les Jeux olympiques (JO) et autres rassemblements sportifs, les feux d’artifice de la fête nationale ou, en Belgique, le Te Deum, les Marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse, les processions et fêtes dédiées à des saints locaux ou proposées par certaines corporations (la Saint-Hubert, la Saint-Éloi, la Sainte-Barbe…) ; mais aussi, en direct de Rome, le défilé des cardinaux entrant en conclave, la messe d’intronisation d’un pape ou ses funérailles. Les fêtes musulmanes sont aujourd’hui particulièrement relayées par les médias et le Ramadan devient un événement public, avec notamment sa rupture du jeûne.
Des glissements possibles et des questions
Ces cérémonies traduisent du sens, des valeurs et des croyances et se transmettent d’une génération à l’autre. Nous sommes dans le domaine du symbolique, lequel, dans une société où dominent le scientifique et la technique, demeure essentiel et même urgent.
Cependant, quand les rituels – religieux et autres – se transforment en conventions et obligations, ils cessent de faire sens. Le « prêt-à-porter » mis sur le marché par des faiseurs d’événement est un danger qui menace les célébrations alors que leur charme réside précisément dans leur préparation et le temps qu’on y consacre, bénévolement et en toute gratuité. La professionnalisation de l’organisation de ces fêtes risque de les faire entrer dans le domaine de l’économique et se transformer en ostentation de la richesse.
Comme pour toute réalité humaine, les glissements ne manquent donc pas : la récupération par le commerce et le business, l’étalage de luxe, l’excès d’alcool, la drogue ou tout simplement le « on s’éclate », les « teufs » de fin de semaine, les « brûlages de culotte » et les « enterrements de vie de garçon », parfois démesurés et dispendieux. De plus, dans notre société pluraliste, la fête est souvent réduite à un simple événement privé, voire intimiste, et l’on assiste à la disparition du rythme commun.
D’autres questions reflètent les préoccupations de notre temps : quel lien avec la ou les religions ? En liturgie, il s’agit de trouver la forme sans en être esclave, d’oser la créativité et l’innovation. Le sapin de Noël est toujours un sapin, mais la manière de le décorer change d’année en année. Et il y a tant de crèches originales.
D’autres questions encore : avec qui est-il possible de célébrer, comment respecter la sensibilité et les convictions de chacun ? Par rapport aux religions nouvelles dans nos régions, des questions culturelles se posent, telles celles concernant les animaux dans les rites juifs et musulmans.
Une école des rites
Dans son récent livre Des rites pour la Vie, Gabriel Ringlet, fondateur d’une école des rites[3], travaille à redonner ce souffle que beaucoup de célébrations traditionnelles semblent avoir perdu. La pratique rituelle ne devrait pas être réservée aux prêtres, aux pasteurs, aux rabbins, aux imams et aux autres intervenants humanistes, précise-t-il. Ainsi, chez les chrétiens, les rites sont encore trop le fait du clergé. Une tendance se fait cependant jour : de « simples baptisés » se voient confier les funérailles, mais aussi des cérémonies de mariage non sacramentelles. Dans cette école du Brabant wallon, le prêtre belge fait clairement place au non-religieux, invitant par exemple des personnalités de la franc-maçonnerie. Nul besoin d’un certificat de baptême…
Puissent de nombreuses personnes, de toutes convictions, se sentir appelées à célébrer pour colorer la banalité des jours[4].
Notes :
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[1] Éric-Emmanuel Schmitt, Paradis perdus, Albin Michel 2021. Voir p. 139 et suivantes ; p. 160 et suivantes ; p. 503 et suivantes ; p. 524 et suivantes.
[2] René Descartes, Discours de la Méthode, 6.
[3] Voir Gabriel Ringlet, Des rites pour la Vie, Albin Michel, 2025.
[4] La 7e édition du Forum RivEspérance se tiendra au Palais des Congrès de Liège, les 13 et 14 février 2026. Son thème : Fêtes et rites. Célébrer rassemble. En lever de rideau, Éric-Emmanuel Schmitt. Informations et inscriptions : www.rivesperance.be