Les enjeux migratoires au cœur de la bataille culturelle
Dans l’espace médiatique, on parle de plus en plus de « guerre culturelle » pour décrire la stratégie de polarisation de la société assumée par les forces de droite radicale et extrême. Un des principaux champs de bataille se mène au niveau des politiques migratoires. Gérard Pirotton décortique les ressorts de cette bataille et en appelle à miser sur la force de proposition des valeurs de dignité, de bienveillance et d’humanité.

L’élan qui animait les hébergeurs du Parc Maximilien semble bien loin. Aujourd’hui, la méfiance, quand ce n’est pas la peur et la haine, semble remplir tout l’espace public. On va le voir : il ne s’agit pas d’un simple mouvement de balancier entre ouverture et fermeture. Une lame de fond très puissante est à l’œuvre : prenons-en la mesure, avant de dégager, sur cette base, analyses et pistes d’action, lucides et volontaristes.
Guerres culturelles
L’expression « guerre culturelle » est avant tout une notion sociologique, forgée par le sociologue des religions américain James Hunter. Dans son ouvrage de référence, Culture wars – The Struggle to Define America, publié en 1991, il fait le constat d’une polarisation croissante, dans le champ politique américain, entre deux visions du vivre ensemble. Selon son analyse, chaque camp prétend incarner, à lui seul, l’âme de l’Amérique. Schématisons : pour les uns, les mots-clés sont rigueur, discipline, tradition ; pour les autres, il s’agit davantage d’ouverture, de tolérance, de diversité.
Cependant, dès l’année suivante, cette notion est revendiquée, non plus comme un concept descriptif, mais davantage comme une stratégie politique, par la droite conservatrice américaine et un de ses porte-paroles de l’époque : Pat Bucanan. De descriptive et analytique, la notion devient ici programmatique.
Observons bien le glissement dont ceci est la manifestation. L’action politique ne consiste plus tant à construire des propositions, à convaincre l’électorat de leur pertinence puis de construire des accords avec d’autres acteurs politiques, pour les traduire ensuite en des textes légaux. L’action politique consiste de plus en plus à faire adhérer l’opinion publique, non pas à des réponses de fond pour chaque dossier, mais plutôt à une vision du monde et un ensemble cohérent de valeurs.
Paniques morales
Au nombre des stratégies ainsi mobilisées, figurent les « paniques morales », concept sociologique forgé dans les années 70 par le sociologue britannique Stanley Cohen. Il s’agit de monter en épingle un fait divers et de le cadrer comme un signe de menace civilisationnelle. Le rock’n’roll, des bagarres entre jeunes, le burkini, la recette des pâtes carbonara, les crèches de Noël… sont autant d’exemples de ce procédé. Lorsqu’elle est relayée, cette indignation est alors amplifiée par celles et ceux qui ajoutent leurs voix, plus ou moins argumentées, à cette indignation. Mais c’est aussi le cas de celles et ceux qui se sentent l’obligation d’entrer dans la polémique, pour exposer une autre position, contribuant ainsi à entretenir le « buzz ». On le voit, les médias traditionnels et les réseaux sociaux contribuent à l’entretien et au développement de telles paniques, qui s’autoalimentent.
Quels sont les ingrédients d’une panique morale ? D’abord un fait (divers) relativement banal. Puis une manière de le présenter (cadrage) qui en fait une des manifestations d’une menace qui pèserait sur l’ordre social traditionnel. Ensuite, l’appel insistant à se ressaisir face à cette menace, pour préserver l’ordre social. Enfin, une reprise et une amplification de cette panique par différents acteurs sur la scène médiatique.
Au moment où elle se déroule, une panique morale constitue une sorte d’écran de fumée, en focalisant l’attention de l’opinion publique sur ce sujet dont tout le monde parle, tandis que d’autres évènements se déroulent et que d’autres décisions se prennent, relativement à l’abri du feu des projecteurs médiatiques. Prises l’une après l’autre, ces paniques morales, isolément assez futiles, contribuent toutefois à entretenir un climat global de menace, de crainte, et rendent ainsi séduisants des discours qui en appellent à des décisions radicales ou autoritaires.
Enjeux migratoires
On l’aura compris, dans un tel concert, les enjeux migratoires occupent une « place de choix » : ils fournissent leur lot de faits d’actualité qui, sans être représentatifs de la réalité, peuvent être cadrés en termes de « panique morale ». Affrontements entre jeunes issus de l’immigration et forces de l’ordre, interpellation d’un dealer en séjour irrégulier, foulard porté par une employée d’une administration communale, boucherie halal qui ouvre dans un quartier, menu dans les cantines scolaires… la liste peut aisément être complétée. Ici aussi, l’accumulation contribue à rendre recevable un discours qui associe les personnes d’origine étrangère à l’insécurité, à l’envahissement du territoire, à des menaces pesant sur le patrimoine culturel… Des mots et expressions comme « flux ou vague migratoires » (quand ce n’est pas « tsunami »), « grand remplacement », « on n’est plus chez nous », etc. sont devenus monnaie courante, à force d’être répétés, et ont fini par constituer une grille de lecture qui a pris la force de l’évidence. Ce n’est quasi plus qu’en ces termes que ces sujets sont abordés, y compris dans les médias mainstream. Ce cadrage finit par tenir lieu de bon sens et tous les autres discours possibles en sont quasi devenus inaudibles.
Un choix de mots très étudié
Ces mots ne viennent pas de nulle part. Leur efficacité peut être éclairée par les travaux menés, ces quarante dernières années, sur la manière dont le cerveau humain élabore la signification. Une des découvertes majeures est l’importance du corps, dans tout processus de compréhension. Prenons l’exemple du mot « vague », cité plus haut. Ce terme active une expérience concrète : avoir les jambes dans l’eau, au bord de la mer, et être submergé.e par la force immense d’une vague, plus forte que les autres et bien plus forte que nous ! Un autre exemple illustrera cette importance du corps dans les processus de compréhension. Nous pouvons ressentir l’expérience désagréable d’avoir du poids sur les épaules. Et lorsque, depuis des dizaines d’années, l’impôt est associé à une charge (le poids de l’impôt, les charges fiscales…) plutôt qu’une contribution, cela crée un univers de sens dans lequel la solution consiste à réduire les charges, à procéder à des allègements fiscaux… Les mots ne sont donc pas anodins : ils façonnent notre vision du monde, des problèmes qui se posent et des solutions à apporter.
Une autre découverte est celle du procédé métaphorique, qui consiste à concevoir une chose, et à en faire l’expérience, dans les termes d’autres choses, selon les analyses du cognitivo-linguiste George Lakoff (voir dans les références). Ainsi, un pays peut métaphoriquement être appréhendé comme une famille. L’auteur identifie deux grands systèmes moraux idéaux, censés présider à l’éducation des enfants. Il nomme l’un le modèle du « père strict » et l’autre le modèle du parent « bienveillant ». Ces deux modèles sont présents, tant dans notre culture que dans nos réseaux neuronaux. Pour formuler un jugement moral, pour exprimer une préférence politique, nous mobiliserons, tantôt l’un, tantôt l’autre modèle, selon notre inclination personnelle sans doute, mais aussi selon les moments et selon les mots par lesquels notre avis est sollicité. Il ne s’agit donc pas d’un système binaire et, pour en rendre compte, Lakoff propose le terme de « bi-conceptuel » qui désigne la personne qui par rapport à des sujets politiques, active alternativement l’un ou l’autre modèle. On notera enfin que, selon cette grille d’analyse, une grande partie de la population est bi-conceptuelle.
Migrations : quels cadrages moraux ?
De grandes valeurs, telles la liberté et la sécurité par exemple, peuvent faire l’objet d’un cadrage distinct, au sein de chacun de ces deux systèmes moraux. Il en va de même pour les enjeux de migration. Dans un premier modèle, celui du père strict, le danger vient de l’extérieur. Le rôle de l’autorité est de protéger son pays contre ces menaces. « Nous avions besoin de ce bouclier », avait ainsi affirmé Emmanuel Macron, en décembre 2023, après l’adoption de dispositions restreignant l’accès au territoire et concrétisant ainsi la « préférence nationale », revendiquée par le RN.
Dans le second modèle, la conduite responsable est au contraire celle de l’empathie et de la protection, à l’égard de celles et ceux qui ont tout quitté pour rechercher, pour eux-mêmes et leurs proches, de meilleures conditions de vie. Ces personnes sont dans le besoin, et la conduite responsable est de leur porter assistance.
Que faire ?
Il est crucial, ici comme ailleurs, de bien distinguer les niveaux. Car s’il y a ce que chacun·e d’entre nous peut faire, à son échelle, il y a aussi ce que nous pouvons faire dans les associations où nous sommes engagé·es. La première chose est sans doute de s’efforcer de comprendre et de se former pour repérer derrière les discours, les visions du monde qui y sont défendues. On peut toutes et tous ressentir, lorsqu’un discours nous heurte, combien il peut, à rebours, révéler en nous les valeurs qui nous sont chères. C’est alors à partir de celles-ci qu’il s’agit de réagir, plutôt que nous exprimer en contestant ce que nous estimons inacceptable. Dans ce cas, en effet, nous mettons ce message, ses valeurs et notre colère au centre de notre expression, alors qu’il faudrait davantage placer au centre de nos interventions les valeurs de dignité, de respect, de bienveillance, d’humanité, tout simplement.
Il s’agit aussi de rassembler, plutôt que de diviser, et de faire en sorte que les valeurs d’ouverture, de protection, d’accueil, de tolérance… redeviennent légitimes dans l’espace public, quand l’inquiétude et la peur des différences semblent aujourd’hui remplir les esprits.
Percevons aussi que ces mêmes valeurs sont loin de se limiter aux seules questions d’immigration. Celles et ceux qui, quel que soit leur terrain d’engagement, se soucient du vivre ensemble, ont donc ce même intérêt commun : restituer aux grandes valeurs humanistes la place centrale qu’elles devraient occuper dans les débats publics, les questions des journalistes, les conversations à table, les publications sur les réseaux sociaux, les talk-shows télévisés…
Références :
- George Lakoff et Mark Johnson, Les métaphores dans la vie quotidienne, Les Éditions de minuit, 1985.
- George Lakoff, La guerre des mots – Ou comment contrer le discours des conservateurs, Les petits Matins, 2015.
- Baptiste Erkes et Gérard Pirotton (dir.), Faire front – Contrer la trumpisation des esprits, Altura/Luc Pire – Etopia, 2025.
- Gérard Pirotton, Reclaim freedom – La liberté comme projet : une émancipation solidaire, La Revue nouvelle, février 2026.