Les migrations en Espagne : un modèle miracle ?
En février 2026, le gouvernement espagnol annonçait un plan de régularisation de plus d’un demi-million de personnes sans papiers. Comment expliquer cette exception espagnole en Europe ? S’appuyant sur l’expérience des deux dernières décennies, Daniel Izuzquiza Regalado propose une lecture critique de la manière dont s’est construit le vivre-ensemble en Espagne, quelles en sont les limites et pourquoi aujourd’hui la bataille autour des récits sur la migration est aussi décisive que les politiques publiques.

Depuis Bruxelles, l’Espagne apparaît généralement comme une exception dans le panorama migratoire européen : un pays qui a intégré des millions de migrants en peu de temps sans que ce sujet ne devienne l’objet principal de la polarisation politique. Un pays qui maintient un discours institutionnel relativement humaniste comparé aux autres États membres. Cette perception n’est pas infondée, mais elle n’épuise pas non plus la complexité du cas espagnol.
Le soi-disant « miracle espagnol » : une intégration rapide, pragmatique et silencieuse
À la fin des années 90, l’Espagne était encore un pays d’émigrés. En 1998, un peu plus de 600 000 étrangers résidaient dans le pays, à peine 1,6 % de la population. Dix ans plus tard, ce chiffre avait été multiplié par huit : plus de cinq millions de personnes nées hors d’Espagne vivaient déjà de manière stable dans le pays, représentant environ 11 % de la population. Peu de sociétés européennes ont connu une transformation démographique d’une telle ampleur en si peu de temps.
Cette croissance ne s’est pas produite de manière graduelle ou planifiée, mais de manière accélérée et, à bien des égards, improvisée. L’Espagne a absorbé un très important volume de migration internationale dans le contexte d’un cycle économique expansif, notamment lié à la construction, à l’agriculture, aux soins et aux services. L’école publique, le système de santé et les espaces de la vie quotidienne – quartiers, lieux de travail, commerces – sont devenus les principaux lieux de rencontre et d’intégration, bien avant qu’il n’existe un récit politique cohérent sur ce qui se passait.

Ce processus n’est pas seulement rapide ; il est aussi résilient. Après la crise financière de 2008, puis pendant la pandémie de covid-19, un recul important était à prévoir. Cependant, la proportion de la population étrangère a continué de croître progressivement et régulièrement et s’élève aujourd’hui à plus de 14 %. À cela s’ajoute un fait moins visible mais fondamental : au cours des quinze dernières années, plus de deux millions de personnes d’origine étrangère ont acquis la nationalité espagnole, cessant d’être statistiquement des « migrants » sans cesser de faire partie de la véritable diversité du pays.
Pour cette raison, certains parlent d’un « miracle espagnol ». Non pas au sens d’une politique exemplaire ou d’une intégration exemplaire, mais plutôt comme un fait social difficile à ignorer : des millions de personnes ont été intégrées à la vie quotidienne sans que la migration ne devienne, du moins pendant un certain temps, l’axe principal de la confrontation politique. Cette intégration était inégale, incomplète et souvent précaire, mais aussi profondément normalisée. Et c’est précisément là que résident à la fois sa plus grande force et sa principale fragilité.
Vivre ensemble sans égalité : fractures et limites du modèle espagnol
L’intégration sociale rapide de l’immigration en Espagne n’a pas été accompagnée par la construction d’un modèle politique propre en matière migratoire. Lorsque le pays a commencé à recevoir des flux importants à la fin des années 1990, il l’a fait principalement en adoptant le cadre restrictif déjà dominant dans l’Union européenne, malgré le fait que son expérience en tant que pays hôte en était encore à ses débuts. La loi sur l’immigration, adoptée en 1985 et modifiée à de nombreuses reprises depuis, a maintenu comme axe central le contrôle de l’entrée, du séjour et des irrégularités administratives, plutôt que la reconnaissance progressive de droits et de trajectoires de citoyenneté.
Il y eut cependant des tentatives explicites de s’équiper d’une politique d’intégration. En 2007, le gouvernement a approuvé le Premier Plan stratégique pour la citoyenneté et l’intégration (PECI 2007-2010), qui reconnaissait l’immigration comme un phénomène structurel et s’engageait à adopter des politiques transversales dans l’éducation, l’emploi, le logement, les services sociaux et la coexistence interculturelle. Un second plan, le PECI 2011-2014, visait à assurer une continuité à cette approche dans un contexte déjà marqué par la crise économique. Au-delà de leur impact réel – toujours difficile à évaluer – les deux plans avaient une valeur symbolique et politique claire : ils plaçaient l’intégration comme priorité de l’État. Leur disparition n’est pas neutre. Depuis 2014, l’Espagne ne dispose plus d’une stratégie d’intégration étatique de long terme, ce qui a contribué à diluer le discours public sur le vivre-ensemble, l’égalité et la citoyenneté partagée.

Parallèlement, différents canaux de migration régulière liés à l’emploi ont été essayés – quotas, recrutement à la source, programmes sectoriels – avec des résultats limités. Ces outils, peu flexibles, étaient limités dans leur portée et mal adaptés à un marché du travail très précaire. Il en résulte un paradoxe persistant : de larges secteurs de l’économie dépendent de la main-d’œuvre étrangère, tandis que beaucoup de personnes restent pendant des années dans une situation administrative irrégulière, pleinement intégrées à la vie sociale mais exclues de l’accès normalisé aux droits.
Ce décalage explique une autre caractéristique structurelle du modèle espagnol, partagée en partie avec d’autres pays du sud de l’Europe : le recours récurrent à des régularisations extraordinaires. Depuis 1986, l’Espagne a lancé divers processus de ce type – en 1986, 1991, à la fin des années 90, au début des années 2000 et surtout en 2005 – sous des gouvernements de différentes tendances politiques. Loin d’être une anomalie, ces régularisations fonctionnent comme des mécanismes correctifs d’un système qui produit des irrégularités de manière structurelle, permettant de combler périodiquement l’écart entre vie sociale et reconnaissance juridique.
Fin janvier 2026, le gouvernement espagnol a annoncé le lancement d’un nouveau processus extraordinaire de régularisation. Le décret n’inaugure pas un modèle différent, mais reconnaît, une fois de plus, l’incapacité du cadre ordinaire à absorber une réalité sociale déjà consolidée. En ce sens, l’Initiative législative populaire promue par des organisations de la société civile et soutenue par plus de 700 000 signatures a joué un rôle clé. Elle n’a pas créé une voie juridique définitive, mais a joué le rôle de catalyseur politique et social pour un diagnostic partagé. La décision du gouvernement intervient donc à la fin d’un cycle prolongé de pression civique, plutôt que comme un geste isolé ou circonstanciel.
Le bilan reste ambivalent. L’Espagne a réussi à intégrer les personnes, les emplois et les relations sociales avec une stabilité remarquable, mais elle a progressé avec beaucoup plus de difficulté dans la construction de trajectoires claires d’égalité juridique et de pleine citoyenneté. La réalité du vivre-ensemble a systématiquement été en avance sur la loi. Cet écart a permis de maintenir un modèle fonctionnel pendant des années, mais il a aussi engendré de profondes fractures qui conditionnent aujourd’hui la manière dont la migration est perçue, débattue et gouvernée dans l’espace public.
Quand les lignes rouges sont franchies : du racisme latent à l’hostilité explicite
La coexistence quotidienne entre la population autochtone et les migrants en Espagne a été, en termes généraux, pacifique, bien qu’elle ait été marquée par des inégalités, des discriminations et une citoyenneté clairement différenciée. Depuis les premiers mouvements migratoires, les épisodes de racisme n’ont pas manqué, marquant les premières étapes de la conscience sociale. Le meurtre de Lucrecia Pérez en 1992, une Dominicaine victime d’un crime raciste, ou les émeutes d’El Ejido (Almería) en 2000, avec des attaques massives contre les travailleurs migrants dans un contexte d’insécurité professionnelle extrême et de ségrégation résidentielle, ont montré que l’intégration sociale n’éliminait pas automatiquement les préjugés ni les tensions structurelles.
Cependant, pendant des années, ces épisodes ont été interprétés comme des exceptions dans un processus largement réussi d’intégration quotidienne de millions de personnes. La rapidité et l’ampleur de cette intégration – la « décennie prodigieuse » de l’immigration en Espagne – ont également joué un rôle dans une baisse de vigilance face au racisme latent, décrit à la fin du 20e siècle par des auteurs tels que l’anthropologue Tomás Calvo Buezas, qui évoquait une société ayant tendance à penser que « les racistes sont toujours les autres ».
La crise économique de 2008 a marqué un tournant. La détérioration d’un État-providence fragile, la concurrence pour les emplois et ressources peu abondants, ainsi que la précarité généralisée ont créé un terrain fertile pour la diffusion de rumeurs et de récits simplistes qui pointaient la migration comme cause de problèmes structurels plus larges. Dans ce contexte, des discours auparavant marginaux ont commencé à gagner en visibilité et en légitimité publique.
Ces dernières années, cette tension latente a conduit au franchissement de lignes rouges, ce qui, jusqu’à récemment, semblait impensable. L’année 2025 a ainsi vu surgir des épisodes particulièrement inquiétants. À Torrepacheco (Murcie), des attaques violentes et explicites contre les migrants, encouragées par des personnes extérieures à la commune, ont montré comment certains discours de haine peuvent se matérialiser en violence organisée lorsque la déshumanisation de l’autre est normalisée. Ce n’était pas seulement un conflit local, mais un signal d’alerte sur la capacité de certains récits à activer des dynamiques ouvertes de confrontation sociale.
Si Torrepacheco a montré comment les discours de haine peuvent conduire à des violences physiques, Badalona, une commune de la ceinture métropolitaine de Barcelone, a montré comment ce même climat peut se traduire par des décisions politiques qui normalisent l’exclusion. En décembre 2025, le gouvernement municipal, dirigé par un maire au profil clairement populiste, a procédé à l’expulsion d’environ 400 migrants sans proposer d’alternative de logement. Cette mesure, présentée au nom de l’ordre et de la sécurité, a fait de l’exclusion et de l’extrême vulnérabilité des instruments légitimes d’action politique. Par la suite, lorsqu’une paroisse locale a tenté d’offrir un abri aux personnes concernées, on a assisté à une réaction de rejet de la part de certains secteurs du quartier et des dirigeants politiques. Le conflit ne portait plus seulement sur une décision administrative, mais sur la remise en question du principe même de l’accueil comme réponse légitime à l’exclusion.
Ces épisodes n’annoncent pas une rupture générale dans le vivre-ensemble en Espagne, qui reste globalement stable. Mais elles signalent une rupture du consensus fondamental : ce qui n’était pas dit publiquement auparavant commence à être dit ; ce qui était auparavant protégé – la dignité de l’autre, la légitimité de l’accueil, le rôle de la société civile – commence à être remis en question. Et lorsque les frontières linguistiques et morales changent, la coexistence devient plus fragile, même là où elle semblait solidement établie.
Le fil d’or de l’hospitalité : raconter et soutenir le vivre-ensemble
Face à la normalisation des discours hostiles et à l’affaiblissement du consensus fondamental de coexistence, subsiste en Espagne – souvent de manière discrète et invisible – le fil d’or de l’hospitalité qui traverse les quartiers, les écoles, les communautés religieuses, les associations et réseaux de quartier. Ce n’est pas un sentiment abstrait ni une attitude naïve, mais des pratiques concrètes d’accueil, d’accompagnement et de soin qui soutiennent la coexistence là où le discours politique et médiatique tend à la simplifier ou à la dégrader.
Cette hospitalité quotidienne a été l’un des facteurs les moins reconnus du fameux « miracle espagnol ». Pendant des années, des millions de migrants ont été intégrés non pas tant par des politiques publiques majeures, mais par des liens locaux, des relations de travail, des communautés éducatives et des réseaux de soutien informels. Lorsque ces pratiques fonctionnent, la migration n’est plus perçue comme un problème abstrait et devient une réalité partagée, avec des visages, des noms et des trajectoires concrètes. La coexistence n’est pas imposée : elle est apprise et prise en charge.
En ce sens, l’hospitalité remplit aujourd’hui une fonction qui va au-delà de l’action sociale. C’est aussi une forme de résistance civique et démocratique à la déshumanisation de l’autre. Là où le langage se brise, où l’exclusion est normalisée, où l’abandon des plus vulnérables est légitimé, l’hospitalité introduit une autre histoire possible : celle de l’interdépendance, de la dignité partagée et de l’avenir commun. Il ne nie pas les conflits ou les tensions, mais refuse de les transformer en identités opposées.
Raconter les migrations avec cette perspective ne signifie pas cacher les difficultés ou idéaliser la réalité. Cela signifie prendre soin de nos cadres de langage, éviter les récits qui réduisent les migrants à une menace, une victime ou une ressource économique. Cela signifie aussi reconnaître leur contribution à la vie sociale, économique et culturelle, et voir la migration comme un phénomène structurel des sociétés contemporaines, et non comme une anomalie à gérer en urgence.
L’Espagne n’est pas un modèle fermé ou exportable comme tel. Au contraire, son expérience met en lumière un équilibre fragile, toujours exposé aux reculs. Mais elle offre aussi une leçon pertinente dans le contexte européen : le vivre-ensemble ne se soutient pas seulement par des lois et des politiques, mais par des histoires partagées et des pratiques quotidiennes qui rendent possible la cohabitation. Lorsqu’on prend soin de ce fil d’or, même en temps d’incertitude, l’hospitalité cesse d’être un geste exceptionnel et devient une condition fondamentale de la démocratie.