Le 01 mars 2012

Pour une écologie de la reliance

Dans la dynamique de son année de réflexion sur la justice sociale et l’environnement, le Centre Avec a organisé un séminaire en vue d’un partage d’expérience sur les luttes et les ressources de résistance, aussi bien au Nord qu’au Sud. La matinée a été l’occasion de réfléchir avec Nicolas Van Nuffel, chargé de plaidoyer au CNCD, et Fernando Lopez, jésuite travaillant en Amérique Latine depuis 26 ans et membre de l’équipe itinérante à la frontière du Pérou, du Brésil et de la Colombie, sur le positionnement de la société civile amazonienne et belge par rapport à ces questions d’écologie et de justice sociale. L’après-midi a été consacrée à l’approche de ces questions sous un angle spirituel au sens large, avec les contributions de Charlotte Luyckx, doctorante de l’Institut Supérieur de Philosophie (Louvain), et de Fernando Lopez qui a partagé son expérience de la spiritualité indigène.[1]

Le but de ce croisement de perspective n’est évidement pas de trouver un modèle de développement « clé sur porte », ni d’adopter la vision et le mode de vie de l’autre. Mais de créer un espace d’échange, qui permet la co-construction créative de pensées alternatives. Le pluriel est ici important, une pensée monolithique dispenserait du débat démocratique, or c’est bien dans ce débat que ce type d’échange veut s’inscrire.

Crises d’un système
 

On assiste aujourd’hui à une multiplication des crises systémiques. La crise financière bien sûr, qui a éclaté en 2008 et qui se fait aujourd’hui cruellement sentir avec la crise des dettes publiques des pays européens et ses corollaires, les crises sociale et économique. Crise alimentaire également avec presque un milliard d’êtres humains qui souffrent de la faim. Crise de la gouvernance mondiale ; les différents pays du monde ne semblent plus capables de se mettre d’accord sur des défis aussi cruciaux que la diminution des gaz à effet de serre. A ces multiples crises il faut ajouter un accroissement des inégalités et une mise en péril de la viabilité de la planète.

Malgré ce constat social et environnemental, les luttes contre les inégalités et celles pour le respect de l’environnement semblent difficilement conciliables. En effet, comment sortir des millions de gens de l’extrême pauvreté en leur permettant l’accès aux besoins de base tout en respectant les limites de la planète ? Lutter contre la pauvreté implique de permettre à tous l’accès à l’énergie, ce qui semble difficilement conciliable avec la réduction des gaz à effet de serre nécessaire pour stopper, le réchauffement climatique. Derrière cette incompatibilité apparente se cache la crise du modèle de développement néolibéral et consumériste, un modèle du toujours plus, qui engendre un système prédateur où le développement économique passe avant le développement humain et la protection de l’environnement. La sortie des crises passera par une remise en cause profonde de ce modèle et l’exploration de nouvelles voies.

Cette prédation se cristallise particulièrement en Amazonie, frappée de plein fouet par la « malédiction des ressources ». Fernando Lopez rapporte plusieurs exemples qui témoignent de la brutalité de cette logique économique dominante qui engendre la prédation au détriment des hommes et de l’environnement. Revenons sur l’un d’entre eux, peut-être le plus emblématique, celui du projet de barrage de Bello Monte au Brésil.

Le barrage de Bello Monte, quand il sera construit, sera la troisième usine hydroélectrique la plus importante au monde. Il sera placé sur la rivière Rio Xingu, la coupant sur un segment de 100km avec pour conséquence l’inondation d’un vaste territoire. Par ailleurs, des communautés entières seront privées d’eau. Le ministère public fédéral brésilien a publié un rapport qui dénonce les irrégularités dans le respect des législations en vigueur du gouvernement fédéral dans le cas de Bello Monte et le fait que des recherches sur la viabilité économique et les impacts sociaux et environnementaux, ainsi que des projets alternatifs qui auraient eu moins de dommages collatéraux ont été ignorés. D’autre part, le terrain dans cette région d’Amazonie est plat, la rentabilité des usines électriques est donc très faible. Les principaux intérêts en jeu ne sont en réalité pas ceux du secteur énergétique mais bien ceux de l’industrie agroalimentaire, de l’exploitation minière et des militaires qui profiteront des voies construites pour l’usine électrique pour transporter leur production à bas cout. Lors d’un séminaire sur les changements climatiques, les ministres de l’environnement, des droits humains et du développement du pays ont été interpellés sur le constat de faible rentabilité du barrage. Leur réponse est sans équivoque : le barrage sera construit, envers et contre tout. Le Brésil, aujourd’hui cinquième puissance économique mondiale grâce à sa politique de croissance initiée par Lula et poursuivie par le gouvernement actuel, vise la troisième place. C’est précisément cette voie de développement là qu’il faut remettre en question.

Se manifeste en Amazonie un système mortifère, qui apporte non seulement la mort d’hommes mais aussi la mort d’écosystèmes. Même s’il existe aujourd’hui de nombreux décrets, y compris internationaux comme celui de l’OIT qui prescrit la consultation des indigènes lorsqu’un projet est mené sur les territoires qui leur sont attitrés, les entreprises passent outre. Face à cela, les pouvoirs publics se révèlent tantôt impuissants, tantôt complices. Dans les deux cas, le politique dans ce qui devrait être son sens noble, à savoir l’action pour le bien commun, est subordonné au capital. Les soulèvements indigènes de défense de leur terre et de leurs droits sont réprimés de façon très violente soit par des milices à la solde des entreprises soit par l’Etat lui-même. Des violences, des assassinats, des saccages de villages ont trop souvent lieu en toute impunité.

Des racines pour la résistance
 

Il ne faudrait cependant pas, face à la logique marchande, toute-puissante et profondément structurante, tomber dans le défaitisme. Il faut au contraire voir en ces crises les opportunités de changement dont elles sont porteuses. Toute crise est aussi moment de discernements collectifs et de prises de décision. Elle appelle à une réaction.

Il est apparu, grâce aux différents intervenants, qu’aussi bien les causes que les solutions de la crise écologique devaient être cherchées dans notre conception de l’homme et de la nature – notre cosmovision – et dans la relation à l’environnement que cette conception implique. C’est dans un travail sur nos représentations que les solutions pourront prendre des racines durables. Dans cette perspective Charlotte Luyckx cite le philosophe et géographe Frédéric Paul Piguet :

« (…) La mutation exigée aujourd’hui postule un changement de l’homme lui-même, quant à la confiance en sa primauté, à son mode de vie, à sa relation à autrui et à la nature, en un mot sa Weltanschauung [conception métaphysique du monde] : elle engage donc le domaine spirituel au sens large du terme, et demande un examen approfondi et critique des croyances qui ont conditionné la passion des hommes pour les biens matériels et les performances techniques au détriment du développement de leur conscience » [2].

Pour ce travail sur nos représentations, une décentration nous est parue porteuse, c’est pourquoi nous avons voulu, une fois de plus, croiser les regards qu’occidentaux d’une part et indigènes d’autre part portent sur l’environnement.

Si l’on s’intéresse aux indigènes, qu’en est-il de leur cosmovision ? De leur relation à la terre-mère ? Quelle est cette relation à leur environnement qui les rend prêts à tout pour défendre leur terre ? Si les agressions du système sont particulièrement violentes en Amazonie, la force de leur résistance peut probablement nous inspirer. Prenons deux manifestations de cette cosmovision que nous a relatées Fernando Lopez.

D’abord un exemple qui nous vient du peuple Yanomami. Chaque Yanomami possède un alter ego dans la nature : s’il chasse plus qu’il ne lui faut pour manger, il risque de se priver lui-même en privant son alter ego. D’autre part cet alter ego vit à l’orée des villages, si le yanomami exploite les ressources d’un autre village, il risque de se voler lui-même en volant son alter ego. Ce qui apparait ici, c’est une interdépendance forte qui oblige au respect de la nature, c’est une cosmovision qui préserve de la logique de prédation.

Un autre exemple. Chez les indigènes il n’est pas rare de voir une femme qui allaite un petit animal en plus de son enfant. Un jour Fernando Lopez a demandé à l’une d’entre elles pourquoi elle donnait son lait à l’animal. Elle lui a expliqué que son mari était parti chasser tôt le matin avec d’autres hommes du village, mais alors que la journée était déjà bien avancée, ils n’avaient encore rien attrapé. La seule chose qu’ils aient trouvée était la mère du petit, ils ont dû la sacrifier. Cette femme indigène considérait que, de la même manière que la mère s’était sacrifiée pour nourrir ses enfants, elle devait nourrir le petit pour, disait-elle, que l’équilibre ne soit pas rompu et que ses enfants et les enfants de l’animal continuent à s’entraider. Il y a donc là une logique de réciprocité, d’entraide dans une perspective de relation à long terme. Une relation qui peut nous inspirer dans le questionnement de notre rapport à l’environnement.

En ce qui concerne les cosmovisions occidentales, Charlotte Luyckx identifie la racine profonde du problème écologique dans le dualisme de nos représentations modernes qui sépare trop nettement l’homme de la nature. Dans la lignée de la philosophie des Lumières, on aura tendance à penser la nature comme un ensemble de phénomènes matériels, dénués de valeur intrinsèque, et l’homme comme étant l’unique être doté de cette valeur. L’homme, pour se réaliser, devra s’arracher à la nature par la force de sa raison. Il existe un deuxième courant, celui inspiré par la philosophie romantique, qui part du même constat de séparation de l’homme vis-à-vis de la nature mais qui contrairement à la philosophie des Lumières la déplore car cet arrachement est vu comme une mutilation de notre sensibilité.

Ce dualisme amène à trouver des solutions écologiques en privilégiant l’un au détriment de l’autre. En effet, dans l’écologie dite profonde inspirée de la vision romantique, la valeur spécifique de l’homme est niée, il est mis sur le même pied que tous les éléments qui peuplent la terre : animal, végétal ou minéral. Cette tendance peut dériver vers l’anti-humanisme : l’homme étant la cause de la destruction de la nature, la disparition de celui-ci permettrait la continuité de celle-là. Quant aux solutions de l’écologie dite superficielle qui est plutôt héritière du la philosophie des Lumières, la nature n’a pas une valeur intrinsèque mais une valeur instrumentale. L’homme peut en disposer et l’exploiter. Elle n’est pas digne d’un respect pour elle-même, elle n’a pas non plus besoin d’être préservée pour elle-même mais seulement parce qu’elle est utile à l’homme. Cette analyse de notre cosmovision dualiste amène Charlottes Luyckx à conclure :

 « Tant que l’on reste sur un sol dualiste, le dilemme entre la liberté comme arrachement et la liberté comme communion à la nature est insoluble. D’une part se fait sentir la nécessité d’inscrire l’homme dans le cosmos, et de retrouver les liens à la nature que la modernité a coupés, d’autre part, cette réinscription ne peut faire fi de la spécificité de l’humain et de sa primauté de valeur. […] Il faut dépasser une vision strictement matérialiste de l’homme et de la nature et leur reconnaître une valeur qui n’est pas strictement instrumentale » [3].

Ce n’est donc pas la polarisation qui pourra nous permettre de sortir du problème écologique mais une éthique de la reliance[4], centrée sur la relation de l’homme à la nature qui permet de vivre la tension.

De ce plongeon dans nos représentations, émerge la conviction qu’il faut sortir d’une vision purement matérialiste du développement. Cette sortie du matérialisme est très probablement l’une des voies qui permettra de réconcilier lutte écologique et lutte sociale : pour que certains puissent satisfaire à leurs besoins de base dans les limites de la planète, nous devons accepter de libérer de l’espace écologique en réduisant nos exigences de consommation. Dans cette perspective les concepts de sobriété et de reliance nous paraissent particulièrement précieux. Une invitation donc à rétablir les tensions en mettant l’accent sur les relations plutôt que de travailler sur un seul élément avec toujours ce risque d’en léser un autre.

Cependant, nous l’avons dit dans notre introduction, il n’y a pas de modèle « clé en main ». Ce type de réflexion n’a pas pour but d’apporter des solutions toutes faites mais d’inviter au questionnement : Comment apprendre les uns des autres ? Comment peut-on penser différemment ? Et surtout comment peut-on agir différemment ? Aujourd’hui des gens meurent à cause d’un système économique. Nous devons prendre conscience que nous sommes intriqués[5] et prendre position. Car finalement ce type de réflexion est un appel à se positionner, à oser dire : « c’est ici que je me trouve et c’est cela que je défends ! »

Notes :

  • [1] Chacune de ces interventions est reprise dans les actes du séminaire « Environnement et Justice sociale. Regards Croisés Nord-Sud. » Disponible sur demande à l’adresse suivante : secretariat@centreavec.be.

    [2] PIGUET Frédéric Paul : « Préface » in PIGUET Frédéric Paul (dir) : Approches spirituelles de l’écologie, Paris, Charles Léopold Mayer, 2003. Cité par LUYCKX Charlotte dans « A la recherche des racines philosophiques de la crise écologique. Vers une écologie intégrale », in Environnement et Justice sociale. Regards Croisés Nord-Sud, Centre Avec, 2012.

    [3] LUYCKX Charlotte, « A la recherche des racines philosophiques de la crise écologique. Vers une écologie intégrale », in Environnement et Justice sociale. Regards Croisés Nord-Sud, Centre Avec.

    [4] Marcel Bolle De Bal définit la reliance comme : « Créer ou recréer des liens, établir ou rétablir une liaison entre une personne et soit un système dont elle fait partie, soit l’un de ses sous-systèmes. » http://colloque.cs.free.fr/seance_inaugurale.htm

    [5] Ce terme issu de la physique quantique a été utilisé lors du séminaire par Jacques Haers. Il est utilisé pour parler de particules qui sont à une distance où elles ne peuvent plus agir les unes sur les autres mais où elles restent connectées.