Analyse par Cédric Leterme

Discours sur le travail dans le tournant néolibéral

Mars 2018


Pour comprendre le « tournant néolibéral », on peut remonter au mouvement d’encastrement[1] progressif qu’a connu le capitalisme à partir de la fin du 19e siècle et dont l’apogée se situe dans les décennies qui suivent la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’avènement du capitalisme a en effet nécessité la destruction des structures féodales au nom d’une conception libérale de l’économie entendue comme une sphère autonome régie par les comportements utilitaristes et maximisateurs d’individus libres et égaux. La réalité était toutefois plutôt celle d’une inégalité de fait entre une minorité d’individus disposant des moyens de production désormais privatisés et une majorité de dépossédés n’ayant plus que leur force de travail pour survivre.

Face aux drames engendrés par cette situation, le mouvement ouvrier s’est progressivement battu pour obtenir des droits collectifs (droit du travail, liberté syndicale, etc.) lui permettant d’équilibrer le rapport de force avec les employeurs. Il a aussi revendiqué le développement d’un État social assumant des responsabilités croissantes en matières sociales et économiques. Cette socialisation de fait de pans croissants de l’économie a toutefois fini par atteindre un degré tel qu’à partir des années 1960, il est devenu difficile de continuer de combiner les exigences de l’accumulation capitaliste avec les revendications de plus en plus radicales de démocratisation économique et sociale portées par la population. Les premières ont finalement été privilégiées grâce à la mobilisation inédite d’une alliance d’intellectuels, d’hommes d’affaires et de politiciens néo-conservateurs, dont le néolibéralisme a constitué le principal moteur idéologique.

 

La concurrence comme moteur du progrès
 

En tant que doctrine économique, le néolibéralisme trouve son origine à la veille de la Seconde Guerre mondiale, dans une tentative de refondation du libéralisme que la crise de 1929 semblait avoir définitivement discrédité[2]. À la différence du libéralisme classique, les néolibéraux faisaient notamment de la concurrence (et non pas de l’échange et de la spécialisation qui l’accompagne) le principal moteur du progrès économique et social. Surtout, ils s’opposaient au laisser-faire pour défendre la nécessité d’un interventionnisme étatique proprement libéral. Longtemps marginalisés par le succès du keynésianisme, les néolibéraux vont profiter de son incapacité à faire face à la crise des années 1970 pour gagner en popularité et en légitimité.

Outre les proximités sociologiques et politiques qui unissaient depuis longtemps les principaux penseurs néolibéraux aux politiciens et hommes d’affaires néo-conservateurs, l’avantage que leur offrait le néolibéralisme était double : d’une part offrir une critique cohérente et « scientifique » du keynésianisme, conforme à la défense de leurs intérêts ; d’autre part proposer les fondements d’un programme positif de refondation de l’économie mondiale autour de leur supériorité retrouvée sur son fonctionnement. C’est ainsi que, à partir des années 1980, on a vu se multiplier les mesures de libéralisation, de privatisation et de dérégulation, tant à l’échelle mondiale qu’à celle des États. Cela a abouti à la constitution d’une économie largement transnationalisée et financiarisée dans laquelle le capital dispose plus que jamais d’un pouvoir structurel colossal vis-à-vis des travailleurs. Le résultat est connu : crises financières à répétition, explosion des inégalités, stagnation des salaires et dégradation des conditions de travail, aggravation de la crise écologique et concentration croissante du pouvoir économique et politique dans des mains toujours moins nombreuses. Ce qui est moins connu, par contre, c’est le rôle clé qu’a joué le langage dans ce processus.

 

Le choix de certains mots
 

S’il y a eu un tournant néolibéral, c’est qu’il y a eu aussi (et d’abord) un tournant discursif. Celui-ci doit être entendu comme l’émergence et la diffusion d’une représentation néolibérale du monde, (re)produite dans et à travers le recours à un certain langage. Cette représentation s’est construite et véhiculée à travers le choix de certains mots, de certains récits, de certains arguments ou de certains procédés rhétoriques. Ensemble, ils ont contribué à la fois à délégitimer les institutions et politiques héritées de l’après-guerre et à fonder et légitimer leur remplacement par de nouvelles institutions et politiques d’inspiration néolibérale.

Le cas du travail est exemplaire à cet égard. En effet, l’encastrement progressif du capitalisme, qui a connu son apogée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, s’était traduit par une démarchandisation (relative) du travail. Les néolibéraux s’y opposèrent pour réaffirmer leur « droit » à traiter le travail de manière purement marchande. C’est que leur profit dépend très largement de leur capacité à pouvoir s’offrir du travail au moindre prix. Et à ensuite tenter d’en tirer le maximum en termes de production. Or, fixer des conditions minimales à respecter en termes de salaire et de conditions de travail et, surtout, permettre aux travailleurs d’en négocier collectivement de plus avantageuses constituent selon eux des contraintes inacceptables. Dès le début, ces mécanismes furent une des principales cibles de l’offensive néolibérale.

 

Une rhétorique sportive et guerrière
 

Cette offensive s’est d’abord construite sur le plan discursif, au travers de différents procédés et stratégies qui ont circulé à partir du milieu des années 1970. Il en va ainsi, par exemple, de la diffusion massive et systématique de l’expression même de « marché du travail ». Celle-ci a été observée dans des rapports officiels de la Commission européenne ou de l’Organisation internationale du Travail (OIT) à partir des années 1980, alors qu’elle en était largement absente jusqu’alors. Elle a accompagné une vaste entreprise de redéfinition d’enjeux liés au travail dans un cadre étroitement marchand. Ce fut le cas du chômage (redéfini comme un problème d’adéquation entre l’offre et la demande sur le marché du travail), de l’égalité hommes-femmes et de la lutte contre la pauvreté (tous deux redéfinis comme des problèmes d’inégalité d’accès au marché du travail). De la même manière, on a observé la diffusion d’un vocabulaire managérial conçu pour rationaliser et maximiser les performances (« indicateurs », « objectif stratégique », « critères d’excellence » …). Plus largement, une rhétorique sportive et/ou guerrière destinée à favoriser un ethos concurrentiel a été au centre des stratégies discursives de reconfiguration néolibérale des milieux du travail. On peut également citer la connotation systématiquement positive du changement et de l’insécurité opérée par le néolibéralisme, par opposition à des protections et des éléments de stabilité systématiquement présentés comme dépassés ou entravant.

 

« Flexibilité » versus « rigidité »
 

Le néolibéralisme réussit ainsi ce tour de force de présenter son projet foncièrement réactionnaire comme l’incarnation même de la modernité, voire du progressisme. De ce point de vue, le recours au vocabulaire de la « flexibilité » pour désigner les attaques perpétrées à l’encontre du droit du travail, et, à l’inverse, celui de la « rigidité » pour qualifier ce qui relève de la protection des travailleurs sont indéniablement une de ses meilleures trouvailles. Un autre puissant procédé rhétorique du néolibéralisme consiste à présenter son projet comme l’expression d’une évidence, notamment scientifique, qu’il oppose aux discours « idéologiques » (et plus récemment « populistes ») de ses adversaires. Le discours néolibéral véhicule ainsi, par exemple, une conception réifiée de l’économie. Celle-ci fonctionnerait selon des lois naturelles auxquelles nul ne pourrait déroger, et certainement pas les États. Dans cette optique, les néolibéraux parleront de la nécessité de réformer le code du travail, non pas pour favoriser les employeurs au détriment des travailleurs (ce qui serait difficile à faire passer), mais pour le rendre conforme aux exigences d’une science économique présentée comme unanime et dénuée d’enjeux de pouvoir (ce qui est beaucoup plus difficile à critiquer). Cette posture permet aux néolibéraux d’esquiver tout débat sur les causes et conséquences politiques des mesures qu’ils préconisent. Elle leur offre, au mieux, de s’en remettre à la « pédagogie » lorsqu’ils font face à des opposants qui ne peuvent l’être que parce qu’ils les auraient mal compris. Enfin, face à la violence manifeste de leurs politiques et de leurs conséquences sur le monde du travail, les néolibéraux ont également recours à une série d’euphémismes destinés à en atténuer la réalité. On parlera ainsi de « plan social » pour désigner des licenciements collectifs. Ou de « reconversion » pour désigner l’abandon forcé de savoir-faire professionnels parfois acquis durant toute une vie.

 

Un employé n’est pas un « collaborateur »
 

On pourrait multiplier les exemples. En conclusion, nous souhaitons plutôt insister sur l’importance centrale du langage dans un processus comme le tournant néolibéral, tant pour le légitimer (et délégitimer ses opposants) que pour en fonder la réalité même. Résister au néolibéralisme, c’est donc aussi et d’abord résister aux représentations du monde qu’il essaie de nous imposer à travers son langage. En matière de relations de travail, c’est notamment refuser tout ce qui contribue à présenter le travail comme une activité étroitement marchande et les travailleurs comme de simples marchandises. En effet, nous ne sommes pas des « ressources humaines » à maximiser, et encore moins des « coûts salariaux » à diminuer. C’est aussi refuser les mots et concepts qui cherchent à nous priver de la maîtrise sur ce que nous faisons au travail et sur la manière et les raisons pour lesquelles nous le faisons – songeons aux « meilleures pratiques » et autres « benchmark » qui pullulent aujourd’hui dans le monde de l’entreprise. Enfin, c’est aussi (re)commencer à nommer les choses par leur nom : un employé n’est pas un « collaborateur ». Et la lutte des classes ne peut être réduite à un « dialogue social ».

C’est tout d’abord aux travailleurs et à leurs organisations représentatives de se montrer vigilants sur ces questions. On s’étonne, par exemple, de ne pas les voir rappeler plus systématiquement que les « demandeurs d’emploi » sont aussi et surtout des « offreurs de travail », dont les entreprises ont besoin pour créer de la richesse ! La balle se trouve aussi dans le camp des nombreux politiciens bien intentionnés qui ruinent leurs efforts en participant à des débats dont les termes mêmes sont minés par les néolibéraux. Pensons aux débats sur la « compétitivité » ou sur la « flexibilité », par exemple. Enfin, pointons la responsabilité des (trop nombreux) journalistes qui, sous couvert d’objectivité, reprennent sans les critiquer des termes ou expressions ayant pourtant des conséquences politiques redoutables. Pointons par exemple les déclarations alarmistes sur le « handicap salarial » de la Belgique par rapport à ses voisins… À tous, il faut rappeler inlassablement que les « mots sont importants »[3]. Et surtout, qu’ils ne sont jamais neutres. Libre à chacun, ensuite, de prendre parti comme il l’entend.

 

[1]  Le terme est tiré du célèbre ouvrage de Karl Polanyi (La Grande Transformation) dans lequel il analyse la façon dont le développement du capitalisme industriel s’est accompagné d’un « double mouvement » de désencastrement (ou d’autonomisation) de l’économie par rapport à la société, sous l’effet de l’utopie du libre-marché, puis de (ré)encastrement de celle-ci dans des contraintes et institutions collectives fortes, en raison des conséquences sociales dramatiques provoquées.

[2] Sur les origines du néolibéralisme, voir le livre de Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde (Paris, La Découverte, 2009).

[3] Voir l’excellent site du même nom : www.lmsi.net

Type de Publication:  Analyse

Thème(s) de publication:  Démocratie | Économie

Auteur:  Cédric Leterme


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