Analyse par Henri Goldman

À Bruxelles, être musulman dans une société chrétienne

Par Henri Goldman, rédacteur en chef de la revue Politique, co-initiateur de Tayush (groupe de réflexion pour un pluralisme actif) et administrateur de l’Union des progressistes juifs de Belgique

Je porte sur la question des rapports entre chrétiens et musulmans un regard distancié. En effet, je suis d’origine juive, et cela me permet sans doute de trianguler quelque peu le débat. Par ailleurs, je me définis comme agnostique. Ma propre recherche spirituelle est guidée par une phrase d’Amin Maalouf: « on a réglé son compte au dieu du comment ; on ne règlera jamais son compte au dieu du pourquoi. » Enfin, je suis d’origine polonaise. Mes parents ont migré en Belgique avant la Deuxième Guerre mondiale. Mon père est arrivé comme sans-papiers. En 1942, ma mère a dû conclure un mariage blanc pour devenir Belge. Cela lui a permis d’obtenir un an de séjour légal supplémentaire, ce qui a reporté sa déportation d’autant et a probablement assuré sa survie.

Des coupures qui se superposent

Si j’évoque mes origines, c’est pour insister sur le fait qu’en abordant le sujet des rapports entre chrétiens et musulmans, on ne traite pas seulement de questions de type interconvictionnel. On se situe à un niveau bien plus large, où foi, culture, démographie et réalités socio-économiques sont assurément liées. 

De ce point de vue, le chrétien se trouve du « bon côté ». Il vit dans une société totalement imprégnée de l’héritage chrétien. Il suffit, pour s’en rendre compte, de jeter un œil sur le calendrier, les dates de congé, ou d’observer les églises qui se dressent dans chaque village. Pour les athées, la situation est tout aussi confortable. La philosophe française Cécile Laborde parle d’ailleurs de « société catho-laïque ». Mais pour les musulmans, la situation est tout autre. Comme les chrétiens, ils ont toujours vécu dans des pays où leur religion était dominante. Ils viennent de sociétés « tellement musulmanes» qu’on n’arrive pas à y distinguer ce qui relève des convictions et ce qui tient de l’identité collective. Puis, ils arrivent en Belgique, et on leur dit: « on va peut-être vous faire une place, mais elle sera minoritaire. Débrouillez-vous avec ça… » C’est incontestablement dur à recevoir !
À Bruxelles, il est manifeste que toutes les coupures se superposent. Le clivage ethno-religieux se superpose très largement aux clivages géographique et social. De nos jours, la population musulmane, c’est la classe ouvrière de Bruxelles ! Et tel est bien le problème. La preuve ? La différence culturelle avec les Américains d’Uccle ne pose aucune difficulté. Leur communautarisme, leur « entre-soi », leurs troupes scoutes élitistes, leurs écoles privées… Tout cela ne dérange personne. 
Pour les « musulmans », ou ceux que l’on désigne comme tels, c’est différent. En réalité, on ne sait rien de leur religion – on leur suppose une religion en raison du nom qu’ils portent. Pourtant, parmi ces gens, tous ne sont pas forcément croyants. Aujourd’hui, les musulmans représentent une nouvelle identité « racisée ». Au-delà de la véritable religion de chacun d’eux, on les considère comme un groupe de type racial. Et c’est en tant que tel qu’ils sont discriminés. 

Plaidoyer pour une société inclusive

Avec un ami juif, une amie musulmane et une professionnelle de la laïcité organisée, nous avons lancé le groupe Tayush. Au cœur de notre initiative se trouve le logiciel de la « société inclusive ». Ce concept a été initialement développé pour les personnes porteuses d’un handicap. Il signifie que la société doit faire en sorte qu’une personne handicapée ne doive pas faire davantage d’efforts qu’une personne valide pour trouver sa place. Ma conviction est que c’est dans la même logique que nous devons penser l’inclusion des personnes d’une autre origine ethno-culturelle : c’est à la société, qui dispose de tous les outils nécessaires, que revient la responsabilité de permettre aux personnes d’être ici chez elles sans se renier. 
Pourquoi une société inclusive ? Rappelons que si les personnes d’origine étrangère sont ici, c’est initialement parce qu’on les a suppliées de venir parce qu’on manquait de main d’œuvre pour faire tourner nos usines. Aujourd’hui, c’est leurs enfants et petits-enfants qui sont là – ils sont d’ailleurs nés ici, comme nous. Par ailleurs, si de nouvelles personnes arrivent aujourd’hui, c’est le résultat des déséquilibres du monde, dont l’Occident est très largement responsable. 
Pour construire une société inclusive, trois phrases peuvent servir de balises. La première est la devise du Centre bruxellois d’action interculturelle : « unir sans confondre ; distinguer sans séparer ». Elle a pour postulat que la diversité est une richesse. Certains veulent l’abolir ? Alors, cela jouera aussi contre les cultures européennes. On deviendra tous Américains et on mangera tous des hamburgers… 
La deuxième phrase est à nouveau d’Amin Maalouf : « on ne peut aller vers l’autre qu’en ayant la tête haute et la main tendue. Et on ne peut avoir la main tendue que si on a la tête haute ». Cette phrase est une allusion directe à l’article premier de la Déclaration universelle des droits de l’homme : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. » En précisant que la dignité des personnes est définie par les personnes elles-mêmes. La dignité n’est pas seulement matérielle ; elle comprend le respect et l’estime de soi. Elle offre notamment le droit de ne pas devoir ressembler à l’autre et de pouvoir être soi-même – tant, bien sûr, que l’on demeure dans le cadre du respect des droits humains.

La troisième phrase, enfin, vient de la sociologue américaine Nancy Fraser. Celle-ci soutient qu’aujourd’hui, les luttes pour l’égalité sont de deux ordres. Il y a d’une part les luttes de redistribution, qui concernent l’accès au logement, l’égalité de salaire, etc. Et d’autre part, il y a les luttes de reconnaissance. Il s’agit ici de permettre à chaque personne de se sentir respectée pour ce qu’elle est. Ces deux luttes sont également fondamentales. Dans certains cas, les luttes de reconnaissance peuvent même être plus importantes que les luttes de redistribution. Pensons aux personnes d’origine congolaise qui ont milité pour obtenir une « place Lumumba ». Dans ce combat, elles considéraient que leur dignité était directement en jeu. 

Le déni de la réalité bruxelloise

Officiellement, Bruxelles est biculturelle. Toutes ses institutions sont conçues comme le fruit d’un compromis entre francophones et Flamands. Comme si celle ville n’était composée que de francophones et de Flamands ! Or, Bruxelles est une ville qui a beaucoup changé. Certes, le français y demeure la lingua franca, c’est-à-dire la langue de contact qui permet à tout le monde de se comprendre. Et pourtant, aujourd’hui, dans la majorité des ménages bruxellois, il y a (au moins) une autre langue. Cela veut dire qu’en-dessous du français existent de nombreuses cultures. Bruxelles est donc multiculturelle. Il est frappant de constater qu’on le dit sans arrêt mais que cette multiculturalité n’est aucunement reconnue sur le plan institutionnel. 
D’intéressantes indications nous sont données par les statistiques concernant le choix des prénoms en région bruxelloise. Si l’on s’intéresse aux Bruxellois âgés de 18 ans et plus, Mohammed figure à la septième place. Du côté des femmes, Fatima figure dans le top 10. Mais si on se penche sur les Bruxellois âgés de moins de 18 ans, les chiffres sont très différents. Chez les garçons, Mohamed figure à la première place – et de loin. Par ailleurs, dans le top 13, on trouve encore Ayoub, Rayan, Imran, Amin, Mehdi, Anas, Hamza, Youssef, Bilal, Zakaria et Yassine. Du côté des filles, le top 11 renseigne Nour, Aya, Yasmine, Rania, Imane et Salma. Et l’on trouve également des prénoms « mixtes », souvent donnés dans les familles musulmanes pour brouiller les pistes – Sarah, Inès et Lina chez les filles, Adam chez les garçons. Dans les autres régions du pays, la situation est très différente. En Flandre, Mohamed est 17e. En Wallonie, il ne figure qu’à la 54e place. 
Autre donnée qui va dans le même sens : le taux de fréquentation des cours de religion musulmane dans l’enseignement officiel. Depuis cette année, le nombre d’élèves fréquentant le cours de religion musulmane est devenu majoritaire dans l’enseignement primaire : 50,5% des élèves suivent ce cours – dans le secondaire, ils sont 49%. Ces chiffres donnent une idée de ce que Bruxelles va devenir d’ici peu. Plus tôt on se rendra compte de cette évolution, plus tôt on pourra en tirer des conclusions – et plus vite on vivra mieux à Bruxelles. Car pour l’heure, nous sommes encore largement dans un déni de la réalité. 

Les défis du secteur associatif

Sur le terrain bruxellois, c’est de bien des manières que les enjeux du vivre-ensemble se posent. Prenons le cas du secteur associatif. La Belgique possède une société civile d’une épaisseur impressionnante. Mais ce modèle associatif doit répondre à deux fonctions qui entrent parfois en contradiction. D’un côté, il sert d’interface entre le citoyen et le politique. Il permet d’adoucir les rapports entre celui-là et celui-ci et de relayer les revendications de la société civile. Mais de l’autre, pour pouvoir bénéficier des financements publics, ce même secteur doit répondre à un certain nombre de conditions et devient de fait un opérateur du service public. Il y a là une ambiguïté qui impacte aussi le travail de chacune des personnes engagées dans le secteur social. Si ce sont des « blancs » sympathiques, ouverts à la diversité, il sera difficile pour eux d’éviter les pièges du paternalisme dans leurs rapports avec les bénéficiaires. Et si ce sont des personnes issues de la diversité, elles devront montrer qu’elles sont bien intégrées, qu’elles ne vont pas faire du prosélytisme douteux.  
J’ajoute que ce modèle risque de ne plus durer longtemps, car il est héritier de la société pilarisée. Or, l’État-CVP a été détruit par la N-VA, et l’État-PS ne se porte pas tellement mieux. De plus, l’on sent bien que le gouvernement actuel entend détricoter un modèle associatif qui se montre trop critique à son égard. Quand on est une association subventionnée, il n’est pas simple d’entrer dans une logique de résistance.  

Un autre phénomène joue en Belgique francophone : l’importation du modèle français de la laïcité. Qui se traduit par une peur panique du « communautarisme ». Si une association veut monter un projet pour un groupe ethno-culturel bien ciblé, on risque de lui refuser les subsides, sous prétexte qu’elle ferait alors du communautarisme et qu’elle devrait s’adresser à tout le monde. Et pourtant, certains groupes sociaux sont confrontés à des problèmes particuliers – par exemple en raison de l’histoire qui leur est propre. En Flandre, la situation est très différente. Plus de 1000 associations émanant de la diversité ethno-culturelle sont fédérées au sein d’un Forum des minorités qui est l’interlocuteur reconnu du pouvoir flamand sur toutes les questions qui les concernent. 

Dans un modèle associatif qui risque de connaitre des moments difficiles, un rééquilibrage devrait s’opérer. Certes, on a véritablement besoin d’associations inclusives. Mais on a aussi besoin d’associations de minorités affirmées, au sein desquelles les personnes vont acquérir la force de se construire, en évitant le paternalisme. De même, on a besoin d’associations de femmes, car on sait que dans les associations mixtes, les hommes ont souvent du mal à se taire et à ne pas parler à la place des femmes. On a donc besoin de ces deux types d’associations. Et il est important qu’un équilibre s’instaure entre les deux.   

Les craintes de la gauche syndicale

J’aimerais évoquer un autre terrain: celui du monde syndical. En Belgique, il y a deux grands syndicats de force équivalente. À côté de la CSC, la FGTB joue parfaitement son rôle pour défendre les droits des travailleurs, quelles que soient leurs origines. Elle est également présente dans les mobilisations en faveur des sans-papiers. En revanche, sur les questions de la diversité religieuse qui se posent dans les entreprises, il y a manifestement un problème. On observe en effet, au sein de la mouvance socialiste, une incompréhension, voire une forme de sectarisme face aux convictions religieuses de nombreux travailleurs issus de l’immigration. Cette incompréhension ne vient pas de nulle part. Il faut se rappeler que la gauche s’est longtemps battue contre le poids d’un cléricalisme réactionnaire. Si elle a réussi à « chasser les curés par la porte », ce n’est pas pour que « les imams rentrent par la fenêtre ». Dès lors, lorsque les socialistes observent que les jeunes musulmanes portent davantage le voile que leurs mères, ils y voient spontanément une menace pour la société. Cette forme de paranoïa s’est fortement accentuée à la suite du 11 Septembre où le monde musulman d’ici et d’ailleurs a été désigné comme le nouveau Satan. 
Conséquence ? Une certaine gauche pense lutter contre un nouveau cléricalisme en empêchant des femmes d’accéder à l’école et à l’emploi à cause de leur foulard. Ce n’est sûrement pas la bonne méthode si on prétend se soucier de leur émancipation. Dans les entreprises, ça passe notamment par la multiplication de règlements d’ordre intérieur qui «interdisent les signes religieux » – en fait le seul foulard islamique – comme si ça posait le moindre problème. J’y vois une concession peu glorieuse à l’islamophobie rampante, où des progressistes nouent des alliances honteuses avec de véritables racistes qui n’ont pas manqué de profiter de l’aubaine. Un tel règlement a même failli être voté chez Actiris, ce qui eût été un terrible symbole. 

Les dangers de l’enseignement

Des défis se posent aussi pour le monde de l’école. Une très grosse bataille se déroule actuellement autour des cours de religion, de plus en plus menacés. À relever : lorsque la moitié des élèves de l’officiel suivaient le cours de religion catholique, personne ne semblait dérangé par le fait que les enfants étaient séparés selon leur religion. À présent, alors que c’est le cours de religion musulmane qui a le plus de succès, tout le monde s’imagine qu’on y recrute pour la Syrie ! Pourtant, les musulmans vivent les choses très différemment. Je rencontre souvent des mères de famille musulmanes qui disent : « Je préfère que mes enfants soient éduqués à la religion dans une école publique, où il y a un contrôle, plutôt que dans une mosquée, où il n’y en a aucun. » 
Force est de constater que, dans le domaine de l’enseignement, les politiques publiques ne sont pas inclusives. Au-delà de la question des cours de religion et des « signes religieux » se pose aussi le problème des dates de congé : pourquoi le jour de l’Aïd, où de nombreux enfants musulmans s’absentent, ne pourrait-il pas devenir un jour de congé officiel, alors que la plupart des jours de congés sont liés à la seule religion catholique  ? 
Dans le même temps, on observe la constitution d’un réseau d’écoles musulmanes. Pensons par exemple à l’ouverture récente de l’école El Hikma – La Sagesse, à Forest. Les musulmans ont parfaitement le droit d’ouvrir leurs propres écoles. Les catholiques ont d’ailleurs fait la même chose. Mais il y a une différence : dans les écoles catholiques, il n’y a pas que des catholiques. Les écoles musulmanes, elles, sont de vraies écoles musulmanes – comme les écoles juives sont de vraies écoles juives. De mon point de vue, le renforcement d’un réseau d’écoles musulmanes, qui participe du développement séparé des enfants, ne va pas dans le sens d’une société inclusive.

Et puis, il y a l’enseignement supérieur. Le port du foulard est autorisé à l’université, mais interdit dans la plupart des hautes écoles et des instituts de promotion sociale. Ce dernier cas me heurte le plus. Imaginez ce que cela peut représenter pour des femmes adultes qui ont le courage de vouloir retourner à l’école une fois que leurs enfants sont grands et se voient humiliées dès l’entrée, contraintes d’enlever leur foulard. 

Conclusion

Que faire ? D’où le changement doit-il venir ? D’en haut ? D’en bas ? De partout à la fois, évidemment ! Au niveau interpersonnel, la rencontre est primordiale, mais elle est insuffisante : il est temps de passer de la rencontre à l’action. Discuter interculturel est essentiel, mais il importe aussi de faire des choses ensemble. Chrétiens et musulmans peuvent s’engager côte à côte dans un syndicat, un mouvement de jeunesse, une troupe de théâtre ou un club de foot… C’est important qu’ils se rencontrent sur des terrains comme ceux-là, où l’accent sera moins porté sur leurs différences. C’est là que se découvrent des « connivences émotionnelles ». C’est là qu’on sera capable d’éprouver ce que d’autres éprouvent, sans nécessairement devoir en parler.  
Évidemment, en cette période de campagne électorale, les défis sont aussi politiques. À l’heure de constituer des listes, certains partis n’hésitent pas à faire du racolage ethnique. L’électeur ne doit pas se laisser avoir ! C’est très bien d’amener de la diversité sur les listes, mais cela ne sufft pas. Regardons plus loin. Constatons ainsi qu’à Bruxelles, à peine une conseillère communale porte le voile – Farida Tahar, à Molenbeek. Qu’est-ce que cela signifie ? Que ce qui est sur la tête des personnes prime sur ce qui se trouve dedans ? Alors que partis et candidats vont avoir besoin de nos voix, n’hésitons pas à les interpeller. Certains candidats pensent que c’est en se montrant les champions d’une laïcité ombrageuse qu’ils vaincront la radicalisation, alors qu’ils se privent de la contribution indispensable de croyants démocrates. Montrons-leur qu’il y a un autre chemin pour un meilleur vivre-ensemble ! 

 


 
LAÎLA : « ETRE UNE FEMME MUSULMANE À BRUXELLES… »

Par Laîla Amahjour, engagée dans Sagesse au quotidien, une asbl portée par des femmes d’origine immigrée qui s’investissent au service du vivre-ensemble.

Par sa visibilité, surtout quand elle porte le voile, une femme musulmane bruxelloise porte le poids de tous les stéréotypes et des images négatives véhiculées par les médias (sur la femme musulmane, sur l’islam, et sur les musulmans de manière générale). Etre une musulmane, c’est donc vivre au gré d’événements internationaux ou nationaux mouvementés.
Etre une femme musulmane à Bruxelles, c’est mener sa vie avec ce devoir continuel de se justifier, de faire ses preuves. C’est aussi faire face à diverses discriminations, dans le monde de l’enseignement et de l’emploi. Les choses se compliquent lorsque la femme est aussi une mère. On s’interroge alors : « Quel regard l’école et la société portent-elles sur mes enfants ? Seront-ils toujours perçus comme des étrangers ? Quelle place ont et auront-ils dans notre société ? ».
Être une musulmane bruxelloise, c’est aussi relever des défis, être entrepreneuse. Porter les projets du vivre-ensemble et du faire ensemble. C’est avoir confiance en notre société riche de bonnes volontés. C’est construire des ponts, être passeurs, ouvrir des espaces citoyens de rencontres et de dialogue. C’est oeuvrer pour l’intérêt commun. Ce sont ces objectifs qui donnent du sens au travail que Sagesse au Quotidien mène sur le terrain, avec d’autres.

 

 


 

EVA : « JE SUIS FÉMINISTE INTERSECTIONNELLE »

Par Eva Maria Jimenez Lamas, responsable syndicale des travailleurs sanspapiers de la CSC-Bruxelles

Je travaille et milite comme syndicaliste pour défendre et soutenir tout ce qui peut concourir à plus de justice et d’égalité au sein de la société. Parce que nous sommes toutes et tous égales et «égaux en dignité et en droits»1. Je suis féministe intersectionnelle. Je partage donc l’analyse selon laquelle nous sommes aux prises avec des rapports de pouvoir organisés par le patriarcat qui font fi du partage des richesses et de l’égalité de droit. Cette vision capitaliste se nourrit de racisme et de sexisme pour mettre en œuvre une ethnostratification sexuée du travail qui construit la division et le rôle social des femmes autour d’idées fantasmées, en particulier sur les femmes migrantes des classes laborieuses. Celles qui gardent nos enfants, nos parents et nos malades. Mais à qui nous n’oserions pas confier nos dossiers administratifs, nos projets politiques ou l’ingénierie de nos ponts et chaussées.  
La violence d’un État se trouve dans ces vides juridiques et s’exprime à travers des mesures (lois) et des comportements collectifs (discriminations). En tant que responsable syndicale, j’ai eu l’occasion de participer à une enquête en Front Commun Syndical sur l’existence du racisme dans les entreprises bruxelloises. Les résultats relèvent comme premier lieu de discriminations liées au racisme : la sélection à l’embauche. Et comme première forme : celle liée aux convictions. 
Or, comme Foucault disait, « c’est dans la mesure où je me défends que mes droits existent et que la loi me respecte… Le droit n’est rien s’il ne prend vie dans la défense qu’il provoque, et seule la défense donne, valablement, force à la loi ». Sur le terrain, des politiques d’exclusion contraignent les personnes en voie d’auto-émancipation à adopter des stratégies qui les isolent. Elles les poussent à travailler dans les secteurs les plus dégradés du marché du travail. La plupart des femmes racisées subissent une crise politique aux sources de la désorganisation sociale qui banalise et utilise l’islamophobie2 à des fins électorales : les choix politiques ont produit des surnuméraires ou personnes jetables  (sans papiers, femmes exprimant leurs convictions…). 
Certain.e.s me voient comme l’une de ces personnes surnuméraires. Sous couvert d’un prétendu universalisme ou féminisme, l’on nous disqualifie ou l’on nous définit comme aliénées, à l’aune d’une nouvelle pensée unique qui impose une vision comme supérieure. Or, décider pour les autres, c’est les établir comme inférieurs. Cela pèse sur la démocratie et la production du savoir. On parle de la responsabilité des femmes qui brandissent leur foulard tel un étendard mais on élude la responsabilité des politiques qui les confinent dans l’espace domestique. Quel paradoxe que d’effacer et de faire taire au nom de la liberté ! 
Pour créer une constellation des possibles, il faut nous projeter dans un monde inclusif qui respecte le choix de vie, les appartenances et les orientations sexuelles. Il nous reste à devenir solidaires de toutes les personnes minorisées, des femmes racisées. Grâce à une solidarité sociale, de genre, de femmes et d’hommes uni.e.s face aux injustices et aux inégalités, nous redonnerons une densité à la communauté de destin que nous formons.  

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1  Art. 1er de la Déclaration Universelle des droits humains (improprement appelée droits de l’Homme en français) « TOUS LES ÊTRES HUMAINS naissent libres et égaux en dignité et en droits. »
2  Or, l’islamophobie n’est pas l’interdiction de critiquer la religion. La liberté d’expression et le débat démocratique doivent nous permettre de le faire.

 

 

 


 

Type de Publication:  Analyse

Thème(s) de publication:  Citoyenneté | Interculturel | Pauvreté et exclusion

Auteur:  Henri Goldman


Toutes nos analyses sont disponibles en version papier.

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