Analyse par Michèle Moreau

Éduquer le cœur

Juillet 2017


[Synopsis] Cet article nous propose une introspection critique sur la place du corps et du cœur dans nos programmes éducatifs. Il constitue un plaidoyer pour une éducation plus intégrale de l’enfant.


À l’école, les enfants sont instruits. Ils sont supposés être préparés pour jouer un rôle dans la société. On leur enseigne à lire, écrire, compter. On leur enseigne la géographie, l’histoire, les sciences. On les initie au raisonnement, on leur transmet compétences et savoirs divers. À l’issue du parcours scolaire, certains seront conduits vers le travail en usine, d’autres seront préparés à diriger des entreprises…

Dans notre système d’éducation moderne, force est de constater que l’on s’adresse principalement à la tête. Et que l’on privilégie le cerveau gauche de cette tête, afin de promouvoir logique, contrôle, raison, stratégie et individualisme.

À l’école, on n’apprend pas à sentir, ni à ressentir. On n’apprend pas à contempler ni à s’émerveiller, ni à développer intuition et imaginaire.

À l’école (dans notre système belge), le corps est à peine pris en considération : deux heures de gymnastique et une heure de natation par semaine, une quinzaine de minutes de récréation par demi-journée. C’est peu, beaucoup trop peu ! Quant au cœur et à l’âme, n’en parlons pas ! Le cerveau droit n’est pas du tout sollicité. À l’école, on n’apprend pas à sentir, ni à ressentir. On n’apprend pas à contempler ni à s’émerveiller, ni à développer intuition et imaginaire. Sauf si, par chance, on tombe sur un enseignant qui a développé cette fibre en lui et qui par son exemple éveillera les élèves à d’autres dimensions de l’être humain.

L’éducation, d’après le Petit Robert, c’est la mise en œuvre des moyens propres à assurer la formation et le développement d’un être humain. L’éducation est beaucoup plus vaste que l’instruction qu’elle englobe. Il faudrait donc mettre en œuvre des moyens pour assurer un équilibre harmonieux entre les différents plans d’existence : former et développer autant le potentiel du corps et du cœur que celui de l’esprit. Les techniques de respiration, de relaxation et de méditation permettent de répondre en partie à ces besoins.

Prenons tout d’abord la respiration. Lors d’animations dans des classes de première et deuxième primaire, nous[1] avons demandé aux enfants de placer leurs mains sur le cœur. Nous avons été surprises de nous apercevoir que beaucoup d’entre eux se trompaient d’endroit : trop haut, trop bas, du mauvais côté… Le centre de leur être, leur moteur principal, duquel leur vie entière dépend, on ne leur avait jamais appris à le sentir. On leur avait peut-être montré une planche anatomique mais ils n’avaient pas expérimenté le fait d’écouter battre leur propre cœur. Les enfants étaient intéressés, leurs yeux exprimaient l’étonnement de découvrir quelque chose de caché à l’intérieur d’eux-mêmes. C’est une expérience très simple, qui les connecte directement avec la source de la vie qui bat en eux. C’est une expérience porteuse de force et d’autonomie qui, répétée tous les jours, permet aux enfants de s’appuyer sur quelque chose de stable : le souffle qui les fait se sentir vivants.

Nous leur avons proposé des exercices de respiration et ils ont ainsi senti les différents espaces que le souffle peut envahir : ventre, thorax, côtes, dos. Ils ont pu expérimenter l’apnée. Au bout de quelques minutes à peine, les enfants ont éprouvé la différence : des nouvelles sensations et un effet puissant sur le mental (plus d’ouverture, plus de calme, plus de présence).

Pour relâcher les tensions corporelles et nerveuses, rien de tel que quelques exercices de relaxation. Dans ce domaine, la pédagogie est nécessaire. Il faut une progression dans les propositions d’exercices. Au début, une relaxation active et ludique, liée au mouvement. Les exercices sont toujours associés à des invitations à ressentir. Ils permettent aux enfants de nommer et prendre conscience de chaque partie de leur corps de façon de plus en plus fine. Ils les initient à l’introspection. Les enfants expérimentent le pouvoir qu’ils ont sur leur propre corps : le masser, le relâcher, bref en prendre soin. Après plusieurs séances de relaxation « active », les enfants ont été amenés à expérimenter une relaxation immobile. La relaxation Heartfulness[2] se fait assis, les yeux fermés. Avec ces relaxations guidées, les enfants ont petit à petit appris à fermer les yeux : cela demande de la confiance et pour certains, c’était difficile. On est alors passé par le stade de poser les paumes des mains sur les yeux avant d’arriver à les fermer et à les garder fermés. Les enfants ont écouté la voix de l’animatrice qui les guidait et les amenait à porter leur attention sur les différentes parties de leurs corps. Là, par la seule puissance de l’évocation mentale, tout le corps est profondément détendu. Pendant ces relaxations, les enfants ont expérimenté le silence. Quand on a les yeux fermés, le silence est plus facile. Quand le sens de la vue n’est pas employé, le sens de l’ouïe se développe. Au bout des sept minutes que durait la relaxation, les enfants s’étiraient et baillaient. Après chaque exercice, un temps de partage était proposé. Les enfants prenaient le bâton de parole et exprimaient leurs ressentis : du bien être, de l’ennui, de l’apaisement, de la fatigue… À la question « Avez-vous trouvé le temps long ? », la réponse était toujours négative. Les bâillements sont en fait un signe certain de relâchement et de relaxation profonde. Ils démontrent à quel point les enfants d’aujourd’hui en ont besoin !

Nous suggérons doucement l’idée que la lumière est présente dans leur cœur et qu’ils se sentent attirés profondément par elle, à l’intérieur d’eux-mêmes.

Les relaxations guidées Heartfulness se terminent toujours par l’attention portée au cœur. Nous suggérons doucement l’idée que la lumière est présente dans leur cœur et qu’ils se sentent attirés profondément par elle, à l’intérieur d’eux-mêmes. Nous leur avons proposé de rester un petit moment ainsi. Quelques secondes au début. Petit à petit, nous avons pu allonger la durée de ce moment d’absorption dans le cœur. « Rester absorbé dans son cœur » peut sembler très abstrait pour des enfants mais nous les y amenons par un langage approprié et métaphorique. Lors des partages, certains enfants (de la troisième à la sixième primaire) ont exprimé leurs états intérieurs : sérénité, calme, apaisement, diminution de la nervosité, disparition de sentiment de colère, sentiment d’amour… D’autres ont pu dire qu’ils n’avaient rien senti. On voit que cette méthode permet aux enfants de s’initier à l’intériorisation et à l’introspection. Elle leur permet d’apprendre à mettre des mots sur leurs ressentis corporels, sur leurs émotions et sur leurs sentiments. Nous avons proposé aux enfants plus petits d’exprimer leurs ressentis par le dessin. Sur une silhouette en papier, ils ont colorié les parties du corps où ils avaient ressenti des sensations.

Pour que toutes ces techniques portent leurs fruits, il faut du temps. Au début, des animateurs peuvent venir de l’extérieur pour lancer le processus mais l’enseignant doit ensuite reprendre le flambeau. L’idéal serait que l’enseignant lui-même s’y adonne en même temps que ses élèves (c’est possible !). Car on ne transmet bien que ce que l’on est. Comment demander aux enfants d’être calmes ou silencieux, si l’on est soi-même incapable d’être calmes ou silencieux intérieurement ? Comment leur apprendre à développer leur potentiel dans tous les domaines et plans d’existence si on ne se développe pas soi-même un peu plus chaque jour : en conscience, en discernement, en empathie, en intuition… ? Souvent on limite l’emploi de ces techniques à l’amélioration de la concentration des élèves. Mais l’expérience montre que cela va bien au-delà.

L’école, telle que nous la connaissons aujourd’hui, a été créée pour répondre aux besoins de la société industrielle. Cette société vit aujourd’hui des heures difficiles. Des problèmes mondiaux tels que le changement climatique ou l’inégalité dans la répartition des ressources, nécessitent de nouvelles façons de vivre en société. Les « JE » doivent de plus en plus faire place aux « NOUS », afin de pouvoir assurer la transition demandée.

Pour préparer les enfants à cet immense chantier qui les attend, l’école doit s’ouvrir et chercher les moyens pour faire des hommes et femmes de demain des êtres humains complets, conscients des liens qui les unissent entre eux et à toute la planète.

La bonne nouvelle, c’est que ces techniques sont simples, faciles à mettre en œuvre et qu’elles ne nécessitent aucun investissement coûteux.

Les techniques de respiration, de relaxation et de méditation sont un outil parmi d’autres pour atteindre ce magnifique objectif.

La bonne nouvelle, c’est que ces techniques sont simples, faciles à mettre en œuvre et qu’elles ne nécessitent aucun investissement coûteux. Elles se transmettent et s’apprennent facilement. Elles ne demandent qu’un petit peu de temps tous les jours. Et dix minutes par jour permettent déjà de faire un bilan positif au bout de deux ou trois mois.

Dans un collège français, une enseignante a initié ses élèves à ces méthodes. L’année suivante, son directeur a demandé que d’autres professeurs suivent l’exemple. Elle a organisé une formation interne à l’école et les techniques sont à présent utilisées dans plusieurs classes de l’établissement et répondent à un des objectifs du projet de l’école : l’harmonie entre tous dans l’établissement.

Pour conclure, j’aimerais encourager professeurs et directions d’école à se lancer dans l’aventure. Ils ne le regretteront pas ! Non seulement les élèves seront plus concentrés mais chacun pourra observer de petites transformations positives qui, jour après jour, s’accumuleront dans différents domaines. C’est en tous cas ce que je souhaite pour tous les enfants de nos écoles !

Michèle Moreau est une conteuse qui pratique la méditation sur le cœur depuis 1994. Outre ses spectacles de contes ou de théâtre, elle propose régulièrement des animations
pour enfants.

 


[1] Bénévoles qui méditent depuis des années, qui sont désireuses de mettre cette pratique à la portée des enfants et qui proposent régulièrement à des professeurs et à leurs classes des initiations à la relaxation et à la méditation.

[2] Heartfulness est un mouvement mondial, ancré dans des techniques yogiques, qui vise à rendre la méditation sur le cœur accessible à tous. À travers le monde, des bénévoles en diffusent les techniques. Selon les participants à ce mouvement, la méditation du cœur permet de vivre petit à petit de façon plus joyeuse et équilibrée et de faire évoluer la conscience. (http://fr.heartfulness.org)

Type de Publication:  Analyse

Thème(s) de publication:  Citoyenneté | Questions de sens

Auteur:  Michèle Moreau


Toutes nos analyses sont disponibles en version papier.

Nos évènements

Inscrivez-vous à la newsletter

Laissez-nous votre adresse e-mail et recevez périodiquement nos actualités