Analyse par Vincent Delcorps

Les liaisons dangereuses du politique et des religions

Par Vincent Delcorps, rédacteur en chef

C’est la campagne ! Et avec elle, son lot de traditions. Soudainement, voici des élus qui visitent des mosquées, et des candidats qui réaffirment leurs valeurs religieuses. Voilà des partis qui proclament leur identité religieuse, et d’autres qui revendiquent leur caractère laïc. Il y a les programmes aussi. Si les compétences de l’échelon communal sont particulièrement larges – théoriquement, « une commune peut faire tout ce qui ne lui est pas interdit[1] » – il revient particulièrement aux communes de satisfaire les besoins collectifs de ses habitants. Celles-ci s’occupent ainsi d’aide sociale, d’enseignement, de culture, de l’exercice des cultes, de logement, du maintien de l’ordre… Sans doute doivent-elles aussi se positionner sur la place des religions dans la cité. Enfin, il y a le contexte. Marqué par les migrations, les naufrages en Méditerranée et le terrorisme, il inspire les candidats. Inévitablement, il place les religions parmi les dossiers de l’heure.

 

« Si la vague migratoire venait d’Islande… »

« Les questions de vivre-ensemble connaissent actuellement un regain d’intérêt », constate Jean-Benoit Pilet, directeur du Centre d’étude de la vie politique (ULB). « Mais il est frappant de constater que les discussions portent davantage sur l’immigration que sur l’intégration. En fait, si on parle autant de migrations, c’est parce qu’on a des doutes sur la capacité d’intégration des migrants. Les partis préfèrent toutefois porter le débat sur le terrain socio-économique, évoquant les conséquences de l’immigration sur notre sécurité sociale ou nos pensions. C’est plus politiquement correct. Mais en réalité, si la vague migratoire venait d’Islande, c’est clair qu’elle poserait moins de problèmes ! »

Un homme, tout de même, met les pieds dans le plat : Bart De Wever (photo). Dès le mois de mars, dans la troisième livraison du magazine Wilfried, il constate que la religion connaît un recul dans la société depuis la Révolution française. Il ajoute que ce n’est pas le cas chez certains migrants. Il lance ensuite sa flèche : « Logiquement, on pourrait s’attendre à ce que l’immigrant qui s’installe dans une société qui a pris ce chemin-là suive lui aussi le même mouvement. Par contre, si parmi les groupes d’immigrants, après quatre générations, on observe la tendance inverse, c’est un signal de maladie ».

« Bart De Wever joue sur les deux tableaux : sur le volet socio-économiques mais aussi sur le volet culturel », décode Jean-Benoit Pilet. « Cela lui permet d’aller chercher un électorat plus large, notamment dans un contexte marqué par la menace du Vlaams Belang. On n’observe pas cela du côté francophone, où le réservoir de voix sur ces questions n’est pas le même. Par ailleurs, le modèle n’est pas le même. En Flandre, la logique est plus multiculturelle : on envisage la possibilité que les religions coexistent, tant qu’elles ne mettent pas en cause le modèle de société. Le modèle francophone est davantage calqué sur le modèle républicain français : chacun doit s’intégrer. Et les signes religieux sont moins tolérés ».

 

Bart De Wever, les juifs et les musulmans

Assurément, les musulmans ne constituent pas la majeure partie de l’électorat de la N-VA. Au sein duquel, en revanche, l’on trouve de nombreux citoyens redoutant une «islamisation» de nos sociétés. C’est fort de cette double certitude que le président du parti peut se permettre de tenir pareils propos. En attendant, ceux-ci posent problème. Pas parce qu’ils témoignent d’une volonté de circonscrire la religion à l’espace privé. Sur ce sujet, De Wever est libre d’avoir une position et de la défendre. Le problème est ailleurs. Il se situe à trois niveaux.

Constatons tout d’abord que les propos de De Wever sont largement sujets à caution. De nombreuses raisons peuvent expliquer que des descendants de migrants ont à la religion un rapport différent que celui qu’y entretiennent leurs ancêtres ou les « descendants de souche ». De Wever ne s’y intéresse guère, préférant décréter, péremptoire, qu’il s’agit d’un « signal de maladie ». Deuxième problème : par son affirmation, De Wever règle son sort à l’immigrant. Quelle que soit son histoire, d’où qu’il vienne, et quelle que soit sa religion – ou son absence de religion – l’immigrant est devenu un suspect. Coupable de menacer les valeurs nationales, de ne pas s’intégrer, et, peut-être même, de ne pas le vouloir. C’est là un dangereux préjugé! Par ailleurs, d’importants mouvements migratoires continueront à se produire dans les prochaines années. Fermer les yeux sur le phénomène revient à ne pas sentir le cours de l’histoire. Le considérer comme une menace et non comme une opportunité, c’est faillir à ses responsabilités d’homme politique. Troisième problème : De Wever stigmatise l’islam et les musulmans. Le fait qu’il ne cite ni l’un ni les autres n’y change d’ailleurs rien. Nombre de citoyens ont de l’islam une image inexacte, déformée par les extrémismes et les stéréotypes. Le discours du bourgmestre d’Anvers alimente assurément cette méconnaissance – en même temps que les peurs qui l’accompagnent.

Une erreur ? Des propos mal retranscrits ? Certes pas. Dans la foulée de son interview à Wilfried, De Wever prêche sa bonne parole au Zondag. Où il se fait plus explicite : « On a voulu mettre à plat le christianisme, mais l’islam est accepté, j’appelle cela de la soumission ». Et encore: « Les juifs orthodoxes attachent beaucoup d’importance aux signes extérieurs de la foi. Mais ils en acceptent les conséquences. (…) Ils évitent les conflits. C’est la différence. Les musulmans revendiquent une place dans l’espace public, dans l’enseignement, avec leurs signes de croyance extérieurs. C’est ce qui crée des tensions[2] ».

Le message n’a pas changé. Mais De Wever innove : cette fois, il monte clairement les religions les unes contre les autres. Non seulement pour mieux désigner sa cible. Mais, sans doute aussi, pour s’attirer les faveurs des milieux juifs et chrétiens. Divide et impera. Diviser pour mieux régner. Mais certainement pas pour favoriser le vivre-ensemble.

 

ISLAM et CHRETIEN

Quelques semaines plus tard, la sphère médiatique s’embrase lorsque la formation politique ISLAM présente les premiers éléments de son programme (voir aussi en pages 47-49). Le parti défend la liberté d’opinion, la protection de la famille, la justice fiscale et le soutien à l’Union européenne. Mais aussi l’instauration de la charia en Belgique ou la séparation des hommes et des femmes dans les transports en commun. Au-delà, il y a des pratiques qui posent question. Comme le souhait de ne pas voir de femme figurer en tête de liste. Ou le fait qu’invités sur les plateaux de télévision, les représentants du parti refusent tout contact avec des femmes.

Faut-il interdire ISLAM ? Inscrire le principe de laïcité dans la Constitution ? Tous les partis se passionnent pour ces questions, les saisissant pour se profiler électoralement. Restent les victimes, toujours les mêmes. La grande majorité des musulmans, qui ne se retrouvent pas dans les positions choquantes d’un parti qui prétend représenter leur religion. Mais se sentent meurtris par les stigmatisations outrancières de politiques en manque d’électeurs.

Aucun camp n’est vacciné contre les extrémismes. Le web renseigne ainsi l’existence d’un parti « CHRETIEN », qui se présente comme « l’unique parti politique belge vraiment 100% chrétien ». Même si l’initiative semble être celle d’un seul homme, elle ne s’en révèle pas moins troublante, et totalement contraire à l’esprit de l’Evangile. Le parti entend ainsi supprimer l’immigration musulmane, faire purger les peines des délinquants étrangers aux frais de leur pays d’origine ou supprimer le financement des cultes « qui ne sont pas historiquement de culture occidentale ».

 

Le défi des partis traditionnels

Si certains croyants créent leurs propres listes, d’autres rejoignent les rangs des partis traditionnels. C’est là même un enjeu-clé pour ces derniers : parvenir à s’attirer le concours de figures jouissant d’une certaine popularité au sein de leur communauté. En Flandre, c’est le cas d’Aaron Berger qui a défrayé la chronique au printemps. Mi-avril, l’on apprend que ce juif hassidique figurera sur la liste anversoise du CD&V. Mais le coup de poker se transforme vite en coup foireux. Lorsque Berger prétend qu’il ne serre la main d’aucune femme autre que la sienne, les critiques pleuvent, y compris au sein du CD&V. Qui fait marche arrière, et invite son candidat à prendre ses responsabilités. Berger annonce aussitôt son retrait. Sans rancune apparente, il déclare que le CD&V est « le parti le plus favorable » à la communauté juive.

À Bruxelles, c’est la voix des musulmans – ou supposés tels – qui suscite le plus les convoitises. Elle est aussi au cœur de l’attention des chercheurs. À les en croire, il semblerait que les choix des électeurs se concentreraient moins sur le caractère musulman des candidats que sur les thématiques liées à la lutte contre les discriminations[3]. Il n’empêche, la proportion d’élus «musulmans» au Parlement régional a connu une forte évolution, passant de 0% en 1989 à 21,3% vingt ans plus tard. À l’échelle de l’Union européenne, pareille représentation s’avère exceptionnelle[4]. L’on ne peut que s’en réjouir.

Et les catholiques ? « C’est la grande énigme », répond Jean-Benoit Pilet. « Ils constituaient évidemment la force électorale de l’ancien PSC. Des études montrent que les personnes qui vont à la messe chaque dimanche votent encore cdH. En même temps, ce public est de moins en moins nombreux et de plus en plus âgé. On n’observe pas, au sein du cdH, de véritable stratégie axée sur ce public, si ce n’est que le parti tente encore de se présenter comme le défenseur de l’enseignement libre confessionnel. Mais le positionnement est plus sociologique que réellement religieux. Pour le reste, certaines personnalités cdH tentent encore de se positionner. C’est le cas de Catherine Fonck, lorsqu’elle intervient sur des questions bioéthiques. »

 

Pour qui le croyant doit-il voter ?

Quelle est lointaine, l’époque où le catholique offrait tranquillement sa voix au Parti social-chrétien. De scrutin en scrutin, avec la bénédiction du cardinal, il pouvait se permettre… de ne pas lire les programmes ! La déconfessionnalisation de la société et le brouillage des clivages traditionnels ont complexifié le jeu. Ils l’ont aussi rendu plus riche, invitant tout citoyen à s’interroger, à réfléchir et à s’informer.

La complexification du jeu politique doit aussi inciter les croyants à la prudence. En aucun cas, l’étiquette «islam» ne garantit le respect de l’esprit du Coran. Pas plus que la bannière « chrétienne » n’est gage de fidélité au message christique. Vigilance aussi par rapport aux actes de campagne. Ainsi, la visite d’une mosquée n’est pas incompatible avec la prise de mesures contraires au vivre-ensemble. Et l’enrôlement de candidats issus de la diversité ne vise parfois qu’à masquer un pouvoir décisionnel demeuré « mâle » et « blanc ».

Que faire, alors ? Déjouer les pièges du court-termisme, en considérant que c’est sur l’ensemble d’une législature – et pas seulement sur une brève campagne – que s’évaluent les actes des élus et de leur parti.

Dépasser les apparences, aussi, en interpellant les candidats sur l’ensemble des questions qui comptent – et pas uniquement sur celles qu’ils mettent en avant. Ensuite, enfin, entamer un véritable discernement, en s’interrogeant notamment sur la manière dont la foi peut orienter la voix.

 

 

[2] Propos rapportés sur www.rtbf.be, 18 mars 2018.

[3] Fatima Zibouh, « La représentation politique des musulmans à Bruxelles », dans Brussels studies, n°55, 5 décembre 2011, p. 5.

[4] Fatima Zibouh,op. cit., p. 1.

Type de Publication:  Analyse

Thème(s) de publication:  Citoyenneté | Interculturel

Auteur:  Vincent Delcorps


Toutes nos analyses sont disponibles en version papier.

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