En Question n°132 - mars 2020

De l’économie alimentaire low cost à une nouvelle culture alimentaire

En 2010, les États membres de l’Union européenne (UE) s’étaient engagés à réduire de 20 millions le nombre de personnes en risque de pauvreté pour 2020. Pourtant, alors que nous sommes arrivés à cette échéance, la pauvreté résiste encore. En 2011, 16,9% des ménages européens avaient un revenu en-dessous de 60% du revenu médian national, après transferts sociaux ; ce chiffre était de 17,1% en 2018, dernière année pour laquelle les statistiques sont disponibles. Et même si l’extrême pauvreté recule, il subsistait dans l’UE, en 2018, 29,75 millions de personnes dites en situation de « privation matérielle grave », c’est-à-dire « dont les conditions de vie sont fortement affectées par le manque de ressources », selon la définition d’Eurostat.

crédit : Annie Spratt – Unsplash


C’est d’abord sur les achats alimentaires, seul poste du budget du ménage relativement compressible, que les ménages les plus précaires tentent d’économiser. Et quand même cela ne suffit plus, ils se tournent en dernier recours vers les organisations caritatives : en Belgique même, le recours à l’aide alimentaire a augmenté de 17,3% entre 2013 et 2016, et pas moins de 159.000 personnes ont eu recours aux banques alimentaires en 2018.

Depuis cinquante ans, on a prétendu répondre aux attentes des familles les plus défavorisées en encourageant une production alimentaire de masse – une agriculture capable de réaliser des économies d’échelle, une logistique de grands volumes, une production standardisée, une distribution par les grandes chaînes par le canal des « hyper » et des « super » marchés. On a voulu faire peu cher car on a voulu éviter les choix politiques difficiles : l’alimentation « low cost » a fonctionné comme le substitut de fait de politiques sociales plus robustes, qui auraient pu protéger les ménages les plus pauvres de la pauvreté alimentaire.

Mais à présent, une prise de conscience se fait jour : cette alimentation « low cost », issue des choix qui ont été faits dans le cadre de la politique productiviste lancée au cours des années 1960, s’avère être un échec patent. On a voulu aider les ménages pauvres à avoir accès à une alimentation à un prix abordable, façon commode de se dispenser de mettre sur pied des politiques sociales qui luttent contre la pauvreté à la racine. Mais parce que les dimensions qualitatives de l’alimentation ont été négligées au nom de la réduction des coûts, ce sont ces ménages qui paient aujourd’hui le prix exorbitant de ces choix.

Car que découvre-t-on aujourd’hui ? Que l’alimentation « low cost » ne l’est, en réalité, qu’en apparence. Elle a en fait un coût exorbitant, aussi bien pour les consommateurs qui en dépendent que pour la collectivité. Une étude récente estime que les perturbateurs endocriniens présents dans l’alimentation – en raison des pesticides utilisés dans l’agriculture conventionnelle, des emballages utilisés, des hormones de croissance dans l’élevage industriel, ou des préservateurs coûtent 217 milliards d’euros par an aux pays de l’UE, l’équivalent de 1,48% du PIB européen, ou 428 euros par an et par personne. En outre, la consommation de produits alimentaires fortement transformés par des processus industriels explique largement l’explosion des taux d’obésité (51,6% de la population européenne est en surpoids ou obèse), et donc des maladies non-transmissibles – diabètes, maladies cardio-vasculaires, cancers gastro-intestinaux – qui y sont liés, et finalement une espérance de vie réduite. 80% des coûts en soins de santé dans l’UE sont consacrés au traitement de ces maladies chroniques dans le développement desquelles nos régimes alimentaires ont un rôle décisif. On a menti, au fond, au consommateur. Ces prix « bas » de la grande industrie agro-alimentaire ne le sont que parce que ce que les économistes appellent les « externalités négatives » ne sont pas répercutées sur le prix des produits sur les rayons des supermarchés. Mais ce que le consommateur ne paie pas à la caisse du supermarché, il le paiera en tant que contribuable, pour effacer les conséquences environnementales et sanitaires de cette alimentation industrielle.

C’est pourquoi il faut changer de cap, et traiter ensemble de deux problèmes qui, jusqu’à présent, ont été pris séparément. Le défi de la persistance de la pauvreté et du coût de l’alimentation pour les ménages précaires est réel. L’autre défi est celui du soutien à une alimentation durable, qui protège la santé des populations, qui respecte les écosystèmes, et qui garantit un revenu digne aux producteurs. On ne progressera pas en favorisant l’alimentation « low cost », issue d’une approche productiviste de l’agro-alimentaire, pour répondre au premier défi, tout en développant des marchés de « niche » – filières bio certifiées ou systèmes participatifs de garantie, circuits courts et produits à la ferme – pour rassurer cette partie de la population qui, elle, se soucie de sa santé et des impacts de l’alimentation sur la planète.

Il faut aborder ces deux problèmes ensemble, et non séparément. Cela signifie agir sur trois fronts à la fois. Il faut rendre abordable les produits alimentaires sains. Il faut permettre aux « consomm’acteurs » d’adopter une alimentation durable, en les outillant à cette fin. Il faut enfin transformer l’environnement des choix du consommateur individuel.

Rendre abordable l’alimentation de qualité

Le premier front est celui de l’accès économique à une alimentation de qualité. Celle-ci ne peut plus être le privilège des seuls ménages qui peuvent se le permettre. Cela signifie rendre les produits issus de l’agriculture biologique plus abordables en finançant les coûts liés à la certification et aux contrôles, et en réduisant les taux de TVA qui s’appliquent à elle, ainsi qu’aux filières courtes qui reposent sur la vente directe des produits par les producteurs. Cela signifie aussi obliger les filières de production agroalimentaire industrielle à prendre en compte les coûts que leur manière de produire imposent à la collectivité : c’est le bon sens économique même, et cela permettrait aux filières plus durables d’être plus compétitives. Cela signifie enfin subsidier la production de fruits et légumes et en faciliter la distribution par des investissements dans la logistique, ainsi que recourir à l’outil des marchés publics pour que les collectivités publiques, notamment les écoles, offrent des repas de qualité – des repas à base de produits frais, locaux et de saison, issus de l’agriculture bio ou agroécologique, et favorisant ainsi non seulement la santé des mangeurs, mais aussi la santé des sols et celle de l’économie rurale.

droits réservés – Olivier De Schutter

Tant que les prix continueront de mentir, des changements durables se feront attendre. Les ménages les plus pauvres peuvent être tentés de se rabattre sur les solutions apparemment les plus abordables, celles qu’offrent les circuits alimentaires industriels, champions des économies d’échelle et de la production de masse, mais dont l’offre – aliments ultra-transformés, conserves et plats préparés – est généralement trop riche en calories, en graisses, en sucres ajoutés, et en sel. Cependant, si on laisse de côté la particularité des filières certifiées « bio », manger sainement, en cuisinant des produits frais, notamment des légumes, et en modérant sa consommation de fritures, de confiseries et de viande rouge, cela ne coûte pas nécessairement plus cher. Cela demande, en revanche, du temps et de l’organisation, dont les personnes au statut le plus précaire, qui enchaînent parfois plusieurs petits boulots sur la journée et que de longues navettes peuvent séparer de leur lieu de travail, ne disposent pas toujours. Cela exige aussi un savoir culinaire – comment préparer des légumes – qui est en voie de disparition rapide. Et cela suppose une motivation qu’il n’est pas toujours facile de trouver quand l’on vit seul, ou en famille monoparentale, surtout lorsque les membres de la famille ont des horaires différents et variables. La pauvreté alimentaire, c’est parfois une question de pouvoir d’achat, mais c’est aussi une question de mode de vie, d’équilibre entre vie familiale et vie professionnelle, et d’information.

En réalité, ce n’est pas seulement le niveau socio-économique de la famille qui explique ses choix alimentaires (et leurs conséquences sur la santé), c’est aussi le quartier où l’on vit. Même les ménages relativement plus à l’aise financièrement courent un risque plus élevé d’obésité et de diabète s’ils résident dans une zone urbaine socio-économiquement défavorisée. Dans ces quartiers, l’offre alimentaire peut être de moins bonne qualité. Bien que l’on ne puisse sans doute pas évoquer, en Europe continentale, ces « déserts alimentaires » qui caractérisent certaines villes d’Amérique du Nord ou de Grande-Bretagne, il existe en effet des quartiers moins bien desservis. Pensons à certains quartiers du centre de villes de taille moyenne telle que Liège, ou de villages de campagne, où il est difficile de trouver des produits frais, variés et de qualité. Or, le temps peut manquer pour se déplacer afin de faire ses courses ailleurs –d’autant plus que les transports en commun peuvent être peu aisés à emprunter, ou trop chers. Les normes sociales dans ces quartiers peuvent ne pas favoriser une bonne alimentation, et les mauvaises habitudes alimentaires peuvent se transmettre, de proche en proche, à l’échelle locale – ce qui peut justifier que l’on parle de l’obésité comme d’une « épidémie », même si l’usage du mot reste de l’ordre de la métaphore. Enfin, un quartier défavorisé, c’est souvent un quartier où les emplois sont rares, et où la plupart des actifs perdent beaucoup de temps – plusieurs heures par jour parfois – à se déplacer du lieu où ils habitent au lieu où ils travaillent. Comment, dans ces horaires pressés, au cours de ces soirées où l’on rentre épuisé d’avoir travaillé, accorder à la préparation du repas du soir l’attention qu’elle mérite ?

Le potentiel de la consommation « critique »

Le deuxième front à ouvrir est dès lors celui de la consommation dite « critique » : celle du consommateur responsable. Il y a une opportunité à saisir. Car le temps n’est plus où les consommateurs demandaient simplement à pouvoir avoir accès à une large variété de denrées alimentaires à bas prix. De plus en plus, ils prennent en compte d’autres considérations – sanitaires, environnementales, et éthiques. Les données s’accumulent, par exemple, sur les impacts pour la santé de régimes comprenant une large part d’aliments transformés (et contenant dès lors des additifs ou des émulsifiants pour colorer ou allonger la durée de vie du produit, ou pour obtenir la consistance requise) ou riches en viande rouge transformée (à laquelle le Centre international pour la recherche sur le cancer de l’Organisation mondiale de la Santé attribue des risques accrus de cancer). Les consommateurs sont incités dès lors à privilégier les produits frais, cuisinés chez soi, et à aller vers des régimes moins carnés. Ces mêmes consommateurs sont aussi attentifs à l’impact environnemental de leurs choix alimentaires : pour cette raison, ils favorisent les produits locaux et de saison, et s’intéressent à la manière dont les produits ont été cultivés – par exemple aux impacts en matière de déforestation ou d’épuisement des sols. Ils sont aussi soucieux des conditions de travail dans le secteur agricole, et de la rémunération des producteurs.


Peut-on construire sur l’émergence de cette consommation « critique » ? La révolution en cours affronte deux obstacles majeurs. D’abord, il n’est pas toujours aisé pour le consommateur d’obtenir toutes les informations requises pour pouvoir poser des choix éclairés. Sans doute la généralisation de l’échelle « Nutriscore » à l’ensemble de l’UE, après que la France a testé avec succès cette manière d’informer le consommateur, devrait-elle accélérer la tendance, déjà visible, à accorder davantage de poids dans les choix de consommation aux impacts sur la santé des mangeurs. En ce qui concerne les impacts environnementaux et sociaux de différentes filières, cependant, l’information est plus difficile d’accès : si l’on excepte des filières très spécifiques comme celle du commerce équitable, il n’est possible de favoriser les produits alimentaires ayant l’impact le plus faible sur l’environnement ou respectant le mieux la dignité des travailleurs que moyennant des efforts considérables, que la plupart des consommateurs ne peuvent pas consentir.  

Certes, des études récentes fournissent des indications précieuses sur le type de comportement alimentaire que nous devrions adopter pour réduire notre empreinte écologique. C’est le cas par exemple des études publiées dans The Lancet par la Lancet Commission on Obesity en janvier 2019 ou, un mois plus tard, par la EAT-Lancet Commission on Food, Planet, Health, ou bien encore  l’étude présentée en septembre 2019 dans la revue Global Environmental Change par des chercheurs de la John Hopkins University, qui compare un ensemble de régimes alimentaires dans 140 pays et évalue leurs impacts sur l’environnement. Mais ces études ne permettent pas pour autant au consommateur individuel de savoir, produit par produit, quel est l’impact environnemental lié à sa production ou aux différents maillons de la chaîne de transformation. Et les conditions de travail dans l’ensemble de la filière sont, en général, tout simplement impossibles à connaître.

Le second obstacle tient à la conjonction de ces différentes préoccupations. Certes, il y a des convergences remarquables : réduire la consommation de viande rouge et d’aliments transformés, augmenter la part des légumes frais, c’est à la fois bon pour la santé et bon pour l’environnement. Mais rien ne garantit cette convergence à travers l’ensemble des critères de durabilité que les mangeurs recherchent. Manger « local », par exemple, n’est pas toujours une garantie d’un bon impact environnemental, bien que cela constitue en général une meilleure garantie de transparence dans le respect des droits des producteurs ou des travailleurs agricoles. En outre, il faut se garder des prescriptions excessivement simplistes, dans un domaine particulièrement complexe. Ainsi, s’il est sans doute souhaitable de réduire sa consommation de viande rouge, l’élevage rend des services environnementaux utiles (maintien de prairies permanentes comme puits de carbone, fertilisation des sols par les déjections animales), et des carences peuvent apparaître (en vitamines B12 ou en fer, notamment) si le renoncement à la viande n’est pas compensé par ailleurs. Enfin, rappelons que l’alimentation ne se compose pas des macro- et micronutriments contenus dans les aliments : elle se compose de repas, où différents aliments viennent se compléter, et à l’occasion desquels le goût et la convivialité jouent, heureusement, un rôle aussi important, ou même plus important, que les caractéristiques nutritionnelles de ce que l’organisme ingère.

En raison de ces deux obstacles – manque d’information d’un côté, injonctions contradictoires de l’autre –, la consommation critique ne peut constituer l’unique vecteur, ni même le vecteur principal, de l’évolution vers des systèmes alimentaires durables. L’on aurait tort en outre de faire reposer le poids du changement des systèmes alimentaires sur le consommateur individuel : bien que la conscientisation des mangeurs progresse, elle demeure limitée rapportée à l’échelle de la population dans son ensemble.

Le changement de l’environnement alimentaire

Le troisième front est alors celui du changement de l’environnement alimentaire. La Commission européenne a annoncé, en décembre dernier, qu’une stratégie alimentaire « de la fourche à l’assiette » (« from fark to fork« ) ferait partie du « Pacte vert » – le fameux « Green Deal » – qu’elle entend placer au centre de la législature 2019-2024. Il faut s’en réjouir. Cette approche reconnaît qu’il est temps de passer d’approches purement sectorielles, dans lesquelles agriculture, environnement, santé, cohésion sociale ou commerce étaient traités séparément, à une approche intégrée, créant des synergies entre ces différentes politiques ou, au minimum, réduisant le risque d’incohérences. Cette approche reconnaît aussi que l’on ne peut s’en tenir à une responsabilisation du consommateur individuel, pour forcer des changements positifs tout au long de la chaîne agro-alimentaire. L’offre, en fait, forme la demande. La publicité et les normes sociales influencent nos habitudes alimentaires. Nos modes de vie, qui s’accélèrent sans cesse afin, comme l’exprime Hartmut Rosa, que le monde soit mis à notre disposition, nous empêchent d’accorder à l’alimentation toute l’attention qu’elle mérite : d’ailleurs, au sein de beaucoup de ménages, l’on manque même du temps nécessaire pour cuisiner des produits frais en semaine.

Pour sortir de la culture alimentaire que cinquante années de productivisme ont façonnée, transformant nos goûts et jusqu’à nos manières de table, il faudra davantage qu’une réorientation des subsides, une utilisation intelligente de l’outil fiscal, et quelques campagnes d’information. L’alimentation est, en somme, une question de civilisation. Réapprendre à cuisiner. Y prendre plaisir : le vivre comme une diversion, et non pas comme une corvée. Se rappeler que les repas sont un moment de convivialité. Retrouver le plaisir des saveurs. Prendre le temps de découvrir des légumes oubliés. Renouer le lien social, à travers la cuisine et l’alimentation. Bref, replacer l’alimentation comme élément de notre culture, et ne plus la voir seulement comme une nécessité physiologique. Non pas la médicaliser, mais se la réapproprier et en faire une composante de nos modes de vie.